Elle observe ces enfants qui chahutent et se chamaillent, ignorant ces stratégies d’évitement, ces conflits de loyauté. Son fils n’a jamais connu le paradis de parents heureux vivant sous le même toit. Est-ce que ça le rend plus fragile ou plus fort ?
Elle aime le regard que Benjamin pose sur Myriam. Les gestes tendres qu’elle a pour lui. La drôlerie avec laquelle ils pointent leurs travers respectifs. Ils sont très différents, de caractère et de culture. Myriam est méditerranéenne et profondément croyante, attachée aux rituels et aux symboles. Benjamin, ardent défenseur de l’Europe et de la laïcité, associe volontiers religion et fanatisme. Il n’est pas circoncis, même s’il a accepté que ses fils le soient. Il laisse Myriam les emmener à la synagogue, mais lui faire respecter le shabbat est une bataille hebdomadaire.
— Il est en permanence rivé à son portable, gémit sa femme. Bel exemple pour les enfants ! Pourtant c’est si beau, le shabbat. Être présent et disponible à ceux qu’on aime, accueillir ce jour comme une fête…
— Oui, mais il est permis de le profaner pour sauver des vies, répond Benjamin en remplissant les flûtes.
— Quand tu vas sur Twitter, c’est pour sauver des vies ? J’aurai tout entendu, raille Myriam. Irène, toi tu comprends. C’est vital de décrocher de temps en temps.
Heureusement que Hanno n’est pas là, car il répondrait : « Décrocher, ma mère ? Elle ne sait pas ce que ça veut dire. »
— J’avoue que j’ai du mal à couper avec mes enquêtes, avoue-t-elle.
— Bien sûr, et c’est normal… Tu te sens responsable vis-à-vis de tous ces gens, tu sais qu’ils attendent une réponse et à quel point c’est important pour eux. Toutes ces tragédies que tu découvres… À ta place, je ne dormirais plus. Je fais assez de cauchemars comme ça !
— Si je comprends bien, qu’Irène s’échine à restituer une vieille montre cassée qui n’est plus sous garantie, tu trouves ça très bien. Mais que je sois accaparé par mes patients d’oncologie, c’est inacceptable, s’amuse Benjamin.
— Ça n’a rien à voir.
— Ben a raison, souligne Irène. Son travail est bien plus essentiel que le mien.
La majorité des gens sur lesquels elle enquête sont morts depuis longtemps. S’autoriser à vivre leur volerait-il quelque chose ? Si elle se laisse accaparer, n’est-ce pas pour combler un vide ?
— Tu vois ? dit Myriam en fusillant son mari du regard. Tu la fais douter.
— Pardon Irène, s’excuse Ben. Je trouve ton travail admirable. J’essayais juste de marquer un point contre ma femme, qui rêve de me traîner à la synagogue. Son père l’avait prévenue que je ne lui apporterais rien de bon ! À l’époque, elle était séduite par mon côté bad guy. Maintenant, elle essaie de me ramener sur le droit chemin. Mais tu sais, ma chérie, tu n’y arriveras pas.
— Je suis plus têtue que toi, sourit Myriam. Tu veux bien vérifier la viande ?
Il disparaît en cuisine et les enfants en profitent pour fondre sur les amandes, les olives et les dattes de l’apéritif. Myriam les chasse en riant :
— Ouste, les mouettes ! Allez plutôt finir de mettre la table.
Elle confie à Irène qu’elle soupçonne Toby et Hanno d’être restés à Göttingen pour retrouver des filles.
— Toby est retombé sous la coupe de cette Leni, soupire-t-elle. Au lieu de bûcher sa première année de philo, elle ne pense qu’à organiser des fêtes… J’espère qu’il ne va pas rater ses examens.
— Myriam se méfie par principe de la moindre fille qui s’approche de Toby, observe Ben en leur resservant un fond de champagne.
— Toi tu es veinarde, dit Myriam à Irène. Hanno a bon goût. D’après Toby, son Hermine est charmante. Et elle bosse, elle ! Elle va le tirer vers le haut.
Irène cache son pincement au cœur. Elle n’a jamais entendu parler de cette Hermine. Hanno a-t-il si peu confiance en elle ? Le fait que Myriam soit au courant ajoute une piqûre de jalousie à sa blessure d’orgueil.
— Tu crois ? demande-t-elle, d’un ton dégagé. Je ne l’ai pas encore rencontrée. Tu la connais ?
— Hanno m’a montré une photo. Elle est mignonne, cette gamine. Je ne m’en fais pas pour ton fils, il a la tête sur les épaules. Rien à voir avec Toby, qui se laisse mener par le bout du nez…
— Il faut dire qu’il a été à bonne école avec sa mère, persifle Ben. Si tu le laissais faire ses expériences, pour changer ?
Irène les écoute distraitement, échafaudant des stratégies pour convaincre son fils de lui parler de cette jeune fille. Elle ne peut s’empêcher de trouver injuste que Myriam, mère poule parfois étouffante, partage avec Hanno une complicité dont elle est exclue.
Quand elle regagne sa petite maison, il est tard. Elle dépose sur le buffet le sac de noix fraîchement récoltées que Ben lui a donné, cherche le casse-noix dans les tiroirs de la cuisine, peste contre Hanno qui ne remet jamais les choses à leur place. Attrapant le premier couteau venu, elle s’applique à fendre la noix, qui résiste et tord la lame, lui blessant le doigt. Elle jure, cherche un pansement. Envisage l’hypothèse que Hanno soit amoureux. Si c’est le cas, elle se demande ce qui peut le pousser à le lui cacher. Redoute-t-il de l’inquiéter ? Qu’elle se sente abandonnée ?
Elle déniche un vieil opinel dans un tiroir, l’enfonce dans la coque de noix, réussit à créer une brèche, finit de l’ouvrir avec ses doigts.
Elle fixe le fruit éventré, les cerneaux de noix dans leurs alvéoles.
Elle pense au médaillon de Wita.
Wita
Elle l’ouvre le lundi matin, le café encore fumant dans sa tasse. Le reliquaire est resté fermé si longtemps qu’elle a un peu de mal, l’excitation la rend maladroite et les gants n’aident pas. À l’intérieur, elle trouve une fine feuille de papier pliée en quatre. Son pouls s’accélère en découvrant le visage dessiné d’un enfant. La précision du trait l’impressionne. Tout y est, des fossettes aux cils. Le crayon a appuyé plus légèrement sur les cheveux pour suggérer leur blondeur. L’auteur du dessin a su animer le regard et l’expression du petit garçon. Le portrait est légendé : Karol Sobieski, 5 nov. 1938.
Elle pense tout de suite au petit Juif. Son regard se pose sur les documents réunis par Henning, et les patronymes des Wita : Janowska, Kryziek, Gorczak, Nowicka, Sobieska.
Wita Sobieska.
Karol Sobieski.
Son fils ?
Le 5 novembre 1938 pourrait être sa date de naissance.
En février 1942, Wita Sobieska est transférée de la prison de Varsovie au camp d’Auschwitz. A-t-elle pu être envoyée plus tard à Ravensbrück, pour y mourir dans une chambre à gaz avec un enfant qui n’était pas le sien ? Ses doigts tremblent un peu en tapant KAROL SOBIESKI sur le moteur de recherche de l’ITS.