Il y en a une vingtaine dans le fichier, tous nés avant 1921. En 1938, ils étaient trop vieux pour ressembler au dessin.
Elle ouvre la fenêtre, allume une cigarette.
Elle a désormais trois personnes à chercher, et un vrai début de piste.
Dans l’après-midi, elle se rend au dépôt. Dieter Behrens, l’un des archivistes du fonds, a accepté d’examiner avec elle la correspondance rangée dans le dossier de Lazar Engelmann. L’homme est aussi réfrigérant qu’un majordome dans une reconstitution poussiéreuse de la BBC. Elle le suit à travers un dédale d’étagères, dans le vrombissement de la ventilation. Comme le vin, les archives se gardent à température. Depuis la fin de la guerre, l’Allemagne finance leur conservation. En numérisant les fonds, les archivistes ont réalisé que les traces étaient précieuses en elles-mêmes. Désormais, on les manipule avec d’infinies précautions.
Après qu’ils ont enfilé des gants, Irène demande à voir les deux photos de Lazar Engelmann. Celle de Buchenwald et son portrait d’homme libre. Behrens les lui tend avec réticence. Elle prend le temps de les étudier. C’est encore plus net sur les originaux, la tristesse du premier cliché se retrouve dans celui de l’après-guerre. Le sourire éclaire un visage moins émacié, mais le regard trahit l’effritement.
La correspondance qui n’est pas numérisée a été confiée à l’ITS par un archiviste de Yad Vashem, en mai 1978. Behrens la lui lit, d’une voix qui siérait à un employé de la morgue. Le responsable israélien explique qu’une certaine Madame Torres leur a adressé de Paris une enveloppe au nom de Lazar Engelmann. Elle ne savait où le joindre mais il savait qu’il avait longtemps résidé en Eretz Israël. Elle espérait que là-bas, on pourrait la lui transmettre.
Israël. Irène a vu juste.
Le survivant de Treblinka ayant quitté le pays à la fin des années cinquante, l’archiviste israélien a supposé qu’un jour, l’homme s’adresserait à l’ITS pour monter un dossier de réparations. Il s’est permis de leur faire suivre le courrier de Madame Torres.
Irène s’étonne que l’enveloppe soit encore cachetée :
— En trente-huit ans, personne n’a pensé à l’ouvrir ?
— C’est une correspondance privée, répond l’archiviste en pinçant les lèvres, et Irène se souvient qu’il a été embauché par Max Odermatt.
Il a gardé l’esprit maison : jamais d’initiative sans l’aval de la hiérarchie.
— Et personne n’a songé à rechercher cet homme ?
— Il faut croire que personne ne nous l’a demandé.
— J’ai besoin de savoir ce qu’il y a dans cette lettre.
— C’est hors de question, répète Behrens, comme s’il chapitrait une stagiaire.
Elle se hausse légèrement sur ses escarpins pour le toiser, écœurée par son eau de toilette :
— Je cherche Lazar Engelmann. La directrice m’a confié cette mission. Ce courrier peut m’aider à le retrouver. Alors vous allez prendre l’écrasante responsabilité de me l’ouvrir.
Leurs regards s’affrontent, mais Irène a prononcé le mot magique. Dieter Behrens est un employé obéissant, les souhaits de la direction sont des ordres. À l’aide d’un coupe-papier, il déchire l’enveloppe qui contient plusieurs pages rédigées dans un espagnol à l’orthographe étrange. Mi querido, qui ouvre la lettre, y devient mi kerido. Aucun d’eux ne parle espagnol. Irène a l’idée d’appeler Montse Trabal, une historienne française d’origine catalane qui travaille au centre depuis quelques mois. Lorsqu’elle lui épelle les premiers mots de la lettre, la jeune femme répond sans hésiter :
— C’est du judéo-espagnol. La langue que parlaient les Juifs séfarades chassés d’Espagne au XVe siècle et qu’ils ont emportée dans leur exil. Elle mélange le vieux castillan et l’hébreu à des mots empruntés aux idiomes de leurs pays d’accueil : le turc, le bulgare, l’italien, le français… Peu de gens la parlent encore. J’ai eu la chance de l’étudier à la Sorbonne. J’ai plusieurs dossiers en cours, mais je peux essayer de vous traduire ça d’ici la fin de la semaine.
Après avoir raccroché, Irène se demande ce qui peut bien relier une séfarade vivant à Paris à un ashkénaze tchèque réfugié en Israël. Malheureusement, si Allegra Torres ne savait où écrire à Lazar en 1978, Irène risque de buter sur la même impasse. Antoine avait raison. Comme le Lazare de l’Évangile, celui-ci semble doué pour disparaître.
Elle retrouve à la cantine le reste de son équipe. Henning a l’air éteint. Sa femme et lui ont passé ce week-end de pluie à tenter d’épuiser leurs jumeaux à coups de parties de Memory et de visionnage intensif de documentaires animaliers. Échec total, les enfants affichent une forme tonitruante à l’heure où ils devraient dormir, et leurs parents à bout songent à ajouter du schnaps à leur biberon.
— Quand on dit qu’il faut tuer le père, je croyais que c’était au sens figuré, soupire Henning. Et que ça commençait plus tard.
— Si tu les confiais à tes parents ? propose Constanze, une collègue allemande.
— Ils sont vieux, ça va les achever.
— Sépare-les, suggère Irène. Ensemble, ils font bloc.
Henning hoche la tête, pensif.
— As-tu retrouvé ta Polonaise ? lui demande-t-il.
— Je crois.
Dévoilant le secret du médaillon, elle captive les convives et chacun y va de son hypothèse. Wita est tour à tour une Résistante de l’Armée de l’intérieur polonaise, une travailleuse forcée arrachée à sa famille, une prostituée au grand cœur, une espionne.
— Ce qui m’étonne le plus, c’est qu’elle ait choisi de mourir avec un enfant juif, remarque Constanze. L’antisémitisme polonais n’est pas une légende…
Irène vérifie que Dorota, leur collègue polonaise, n’a pas entendu.
— C’était même une tradition là-bas, ironise Michaela.
— Évitons de généraliser, la coupe Henning, avec irritation. Dans toute l’Europe, les nazis ont trouvé des auxiliaires zélés pour les aider à se débarrasser des Juifs, des voisins avides de s’approprier leurs biens et leurs entreprises. L’antisémitisme n’était pas une exclusivité allemande ou polonaise. Il était partout.
Constanze préfère changer de sujet :
— Irène, tu devrais demander au musée d’Auschwitz. Ils ont peut-être quelque chose sur elle.
— Bonne idée. Je vais aussi contacter la Croix-Rouge polonaise.
Elle s’enquiert des enquêtes en cours. La plupart avancent aussi lentement que les siennes. Seul Renzo, qui a quitté Milan pour renforcer l’équipe il y a deux ans, a réussi à identifier facilement le propriétaire d’une bague de femme. Il pense même avoir retrouvé sa fille en Norvège.
— L’occasion de visiter les fjords pendant les vacances de Noël, suggère Michaela.
Ce doit être très beau en hiver. Et puis qui sait, peut-être croisera-t-il une jolie Norvégienne avec qui regarder tomber la neige…
La fiancée de Renzo l’a quitté. Elle ne comprenait pas qu’il troque un poste convoité à l’université de Milan pour un obscur centre d’archives allemand, et n’envisageait pas de s’expatrier au fin fond de la Hesse.
Irène les regarde rire et bavarder, ils n’ont pas trente ans, viennent d’horizons différents mais partagent ce que le chancelier Kohl appelait « la grâce d’être né tardivement », après la guerre. Et cette passion pour leur travail, cet engagement envers les vivants et les morts. Elle se remémore ce que disait Eva : on n’arrive pas à l’ITS par hasard. Que viennent-ils chercher ou réparer ici ? Elle-même ignore ce qui l’a conduite dans ce lieu. Mais elle sait pourquoi elle a choisi d’y rester.