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Le rire de Janina Dabrowska retentit dans l’écouteur :

— On ne se quitte plus, chère Irena ! Nous allons finir par vous adopter. Vous ne voulez pas déménager à Varsovie ? On vous trouvera un poste à la Croix-Rouge.

Irène est séduite par son entrain, et cette manière de l’appeler Irena, à la polonaise.

— Corrigez-moi si je fais erreur. Vous cherchez une Wita Sobieska, qui aurait été détenue à la prison Pawiak et envoyée à Auschwitz en février 1942, puis à Ravensbrück où elle serait morte trois ans plus tard. Et vous cherchez un petit garçon qui pourrait être son fils, du nom de Karol Sobieski, qui serait né le 5 novembre 1938. C’est bien ça ?

— Exactement. Pour l’invitation à Varsovie, je vais finir par me laisser tenter.

Elle contacte ensuite le musée d’Auschwitz. On la renvoie d’un interlocuteur à l’autre. Elle patiente longtemps avant qu’un conservateur germanophone ne la rappelle :

— J’ai une Wita Sobieska. La date d’arrivée au camp correspond. Par contre, je n’ai rien sur l’enfant.

Le cœur d’Irène bat plus fort. Son interlocuteur s’excuse d’avoir peu de chose à lui offrir. Ici aussi, les Allemands ont détruit les preuves de leurs crimes. Le nom de Wita figure sur une feuille d’entrée au Revier datant d’avril 1942. Le musée possède également les photos d’identité que Wilhelm Brasse, un détenu polonais, était chargé de prendre de chaque prisonnier admis dans le camp. Ça ne concernait pas les Juifs et les Tziganes qu’on emmenait directement dans les chambres à gaz après la sélection sur la rampe ; il ne photographiait de face et de profil que ceux qui entraient dans le camp. Pour le profil gauche, les hommes devaient mettre leur calot, les femmes leur foulard.

Le conservateur évoque les actes de résistance du photographe. À vingt-deux ans, Brasse a refusé de signer la Volksliste qui aurait fait de lui un Allemand de souche. Cette rébellion lui a valu un aller simple pour Auschwitz. Pendant quatre ans, il a dû fixer sur pellicule les visages de ceux qui franchissaient le portail des Enfers. On l’a forcé à immortaliser les enfants suppliciés par le docteur Mengele, les corps martyrisés devant lesquels les SS posaient pour des photos-souvenirs. En janvier 1945, les Allemands lui ont ordonné de brûler ces clichés compromettants. Au péril de sa vie, il en a sauvé une partie. Près de quarante mille se trouvent aujourd’hui au musée d’Auschwitz. Parmi eux, le portrait de Wita.

L’émotion la submerge en découvrant son visage sur l’écran. Elle est sûre d’avoir devant elle la femme qui fascinait Elsie, qui l’a hantée jusqu’à sa mort. La photo a été colorisée. Le regard pâle s’échappe vers un hors-champ lointain. Les boucles d’un blond très clair illuminent la laideur de l’uniforme rayé. D’une beauté charnelle, Wita semble égarée dans une farce macabre. Ce jeune photographe a dû la rassurer un peu car elle n’a pas l’air terrorisée. Mais sur le dernier cliché où elle se tient de profil, la chevelure couverte d’un foulard, ses yeux cernés n’expriment plus que le chagrin et la sidération.

Elle ne comprenait pas la finalité de ce lieu. Comment les hurlements, les coups de fouet pouvaient coexister avec ces prises de vue. Avait-elle repris espoir devant ce simulacre de normalité ? Et puis il lui avait demandé de se mettre de profil, comme sur les photos d’identité judiciaire. Dans une fulgurance, elle avait dû comprendre qu’ici s’achevait sa vie de femme libre. Ce qu’elle avait déjà perdu lui serrait la gorge, mais elle ne voulait pas pleurer devant eux.

Comme elle l’a fait pour Lazar, Irène imprime les photos de Wita et les emporte avec elle. Ce soir-là, avant de monter se coucher, elle contemple leurs visages à la lueur des braises. Le conservateur lui a confié que Wilhelm Brasse n’arrivait plus à photographier les vivants, après Auschwitz. Dans son œil, les morts prenaient trop de place. Le temps de la pose, il avait rencontré des inconnus qui avaient encore un visage, des rondeurs. Certains lui souriaient, juste parce qu’il avait l’air humain. Il ne pouvait rien pour eux. Il était photographe ; il est devenu leur témoin.

Les jours suivants, Irène se décide à explorer le passé d’Eva. Il aura fallu la visite de Lucia Heller pour qu’elle surmonte ses réticences. Elle qui a vu son amie lutter contre le cancer, refuser de mourir à l’hôpital, est désormais prête à découvrir les épreuves qui l’ont coulée dans sa peau de survivante.

Sur le questionnaire qu’elle a rempli au camp de déplacés de Bergen-Belsen, après sa libération, l’adolescente s’appelle encore Ewa, à la polonaise. Elle indique les noms de son père et de sa mère, Medres et Estera. Ceux de ses frères, Jacek et Jurek. Elle précise leur dernière adresse connue, dans le ghetto de Varsovie. Sa famille a déménagé plusieurs fois entre la fin 1940 et le mois de janvier 1943. Irène s’en étonne et cherche le plan du ghetto sur un site polonais. Elle comprend que les Allemands n’ont cessé d’en modifier la surface, retranchant ou ajoutant des tronçons de rues, sans égard pour les populations qu’ils déplaçaient dans un périmètre déjà surpeuplé. En 1940, les Volmann habitaient à l’intérieur du petit ghetto, relié au grand par une passerelle de bois. La rue Elektoralna, où ils se sont réfugiés ensuite, se trouvait dans les limites du ghetto à la veille des grandes déportations de l’été 1942, mais en a été exclue ensuite. Les Allemands rétrécissaient le quartier juif à mesure qu’ils déportaient sa population à Treblinka. Jusqu’au moment où l’insurrection a stoppé les déportations. Pour châtier la révolte des combattants juifs, les Allemands ont réduit le ghetto en poussière avec une rage méthodique. Pulvérisé les immeubles, les rues, les places où les marchands côtoyaient les mendiants.

Eva n’a pas assisté à ces derniers combats. Au printemps 1943, elle indique se cacher dans une banlieue de Varsovie, chez une catholique. En juillet de la même année, elle change de cachette. En février 1944, elle est arrêtée et déportée à Auschwitz. A-t-elle été dénoncée ?

À l’évacuation du camp, elle est jetée sur les routes pour une marche de la mort qui conduit les survivants exsangues jusqu’au camp de Bergen-Belsen. Après sa libération par l’armée britannique, elle précise avoir été soignée à l’hôpital. Elle souffrait du typhus et de dysenterie.

Quand on lui demande si elle souhaite être rapatriée, elle répond : « Ich weiss nicht. » Je ne sais pas. Elle a quinze ans à peine, vient de vivre une odyssée concentrationnaire. Quel avenir pourrait-elle envisager ?

À la fin du questionnaire, le fonctionnaire allié a inscrit : « Jeune fille frêle, marquée par les séquelles de la malnutrition et du typhus. Le médecin note un retard de croissance. Elle a eu ses premières règles il y a deux semaines et en a été terrifiée. Elle dit s’être vieillie de deux ans à l’arrivée à Auschwitz, sur les conseils d’un homme qui récupérait les affaires dans les wagons. Il l’a aussi avertie de ne pas monter dans les camions marqués d’une croix rouge. Elle a su plus tard qu’ils “emmenaient les gens au gaz”. Son esprit est vif, enclin à la provocation. Seule Erin O’Sullivan, de la Croix-Rouge britannique, a réussi à gagner sa confiance. Elle dit que la jeune fille s’inquiète beaucoup pour ses parents et pour ses frères. Elle a eu du mal à la décourager de partir à leur recherche. Je serais d’avis de la garder ici, le temps de déterminer s’ils sont en vie. S’ils sont décédés, comme on peut le craindre, il faudra la confier à la Croix-Rouge polonaise. »