L’émotion était si forte, mes mains tremblaient dans la farine. Anastasia l’a vue sur mon visage, mais elle n’a rien dit.
Le samedi soir, à minuit, quand la lumière du Christ ressuscité s’est embrasée dans la basilique Saint-Demetrios, j’ai senti qu’elle me brûlait corps et âme, consumant les mensonges que j’avais acceptés. J’ai laissé couler mes larmes, réchauffée par la foule qui s’embrassait autour de moi.
Après la célébration, lorsque nous sommes rentrées à pied dans la nuit, j’ai annoncé à Anastasia que, désormais, je porterais le prénom que ma mère m’avait donné.
Elle m’a coupée avec colère, C’est lui, n’est-ce pas ? Je sais que c’est lui. Il t’a tourné la tête.
Tu ne comprends pas, lui ai-je répondu. C’est mon nom.
Elle fulminait : Je t’interdis de le fréquenter. Ce n’est pas un homme pour toi.
Sur ce point, vous étiez d’accord.
Je lui ai crié que j’étais majeure. Elle ne pouvait plus m’interdire quoi que ce soit.
J’ai traversé en courant la ville illuminée, les gens dansaient dans les rues, des rires résonnaient sur la place Aristote. Des tavernes éclairées s’échappaient des chants, des notes de musique. Je t’ai cherché partout. À 2 heures du matin, je t’ai trouvé au fond d’une salle enfumée. Les yeux fermés, tu écoutais de vieux rebétika. J’ai pris tes mains dans les miennes et je t’ai murmuré : Regarde-moi. N’aie pas peur. Moi je ne te crains pas.
Cette fois tu ne m’as pas repoussée. J’ai voulu partager mon nom avec toi. Tu l’as répété avec étonnement. Allegra. La joie.
Ce soir-là, tu t’es rendu à la joie.
De toi, rien ne m’effrayait. Pas même tes cicatrices. Ton corps entier était marqué. À la lueur des bougies, j’ai tressailli en les découvrant. Plus tard, j’ai osé en effleurer le relief sous mes doigts, avec ma bouche. Je ne savais pas que cette histoire gravée dans ta chair nous séparerait toujours. Dès la première nuit, je me suis heurtée à cette ombre.
Ton sommeil était haché de cauchemars et de sursauts. Des larmes glissaient sur ton visage, tu gémissais dans une langue inconnue.
Un jour d’été, à l’heure de la sieste, nous sommes allés nous baigner à Chaldiki. Je t’ai regardé t’éloigner vers le large, faire corps avec l’eau. La ligne bleue miroitante recouvrait tes blessures. Je me suis assoupie dans la chaleur du soleil. Tu m’as réveillée en faisant glisser des gouttes fraîches et salées sur mon ventre brûlant.
Nous avons dégusté les koulouria, le fromage et les olives que nous avions achetés sur le marché Modiano, bu le vin que tu avais laissé refroidir dans la mer.
Je t’ai demandé qui t’avait fait mal. Tu as murmuré, À Treblinka. Des SS, des Ukrainiens. Tous les jours, pendant quatre saisons.
J’ai répété ce nom plein de fracas. Je ne l’avais jamais entendu. Où était-ce ?
En Pologne, m’as-tu répondu avec un visage de pierre.
Après, tu es resté longtemps silencieux.
Mi kerido, je crois que tu n’as jamais été à moi. Mais dans tes bras, je me sentais neuve. Depuis le départ des miens, j’avais enfoui Allegra au plus profond de moi. Tu l’avais réveillée, et avec elle, ma joie. Le monde s’ouvrait, sans limites. Il me semblait que j’arriverais à vivre sans eux.
Toi, c’était comme si tu avais emporté la guerre avec toi et qu’elle te gardait prisonnier.
Pourtant tu étais doué pour la fête, pour l’amitié. Il t’avait suffi de quelques jours pour te faire adopter par Demetrios et les pêcheurs. Le soir, quand tu étais attablé avec toute la bande, je te regardais leur raconter des histoires dans un sabir de djudyo et de grec, rire et t’enivrer avec eux. Je me demandais si j’étais la seule à voir cette tristesse dans tes yeux.
Je croyais pouvoir t’en guérir.
Anastasia ne m’adressait plus la parole que pour me donner des ordres, à la maison ou à la taverne. Un rien la mettait hors d’elle, elle m’envoyait me coucher comme une enfant. À peine s’était-elle éloignée que j’enjambais la fenêtre pour te rejoindre. Une nuit, son fils m’a vue regagner ma chambre avant l’aube. Il m’a traitée de pute et il a craché : Tu me fais honte.
Après le service du déjeuner, Anastasia m’a attendue. Elle m’a dit que je me déshonorais, aucun Grec ne voudrait m’épouser après ça.
Ça tombe bien, j’ai répondu. Je ne veux pas d’un mari grec.
Elle a explosé : C’est lui qui t’a tourné la tête. Cet étranger, ce Juif !
Je suis juive, moi aussi ! j’ai crié. Tu l’as oublié ?
Elle m’a giflée de toutes ses forces. Puis elle m’a fixée, pétrifiée. Ma joue cuisait, j’étais partagée entre la colère et la pitié. Elle m’a dit tout bas, Tu es ma fille. Je ne veux pas qu’il te prenne.
J’ai murmuré que je ne partirais pas.
En prononçant ces mots, j’ai réalisé, pour la première fois, que j’envisageais de m’en aller. »
— C’est bouleversant, n’est-ce pas ? Son amour pour cet homme.
La voix de Montse Trabal interrompt la lecture d’Irène. Elle revient au présent, troublée d’avoir fait intrusion dans l’intimité de cette inconnue.
— C’est elle que vous cherchez, ou c’est lui ? l’interroge Montse.
Vêtue d’une veste en patchwork de couleurs vives et d’un pantalon souple, la jeune historienne se lève pour allumer une lampe. Le ciel est barré de nuages lourds, comme si la nuit tombait au milieu de l’après-midi.
— Lui. J’avais perdu sa trace en Autriche et je le retrouve amoureux à Thessalonique.
— Il est si abîmé, observe la Catalane. En traduisant, j’avais de la peine pour eux. Leur histoire ressemble à une tragédie grecque. Et le fait qu’elle se passe dans cette ville… Vous y êtes déjà allée ?
— Jamais.
— Elle est bâtie en amphithéâtre sur la mer. Comme si la pierre et l’eau dialoguaient en permanence.
— J’aimerais la visiter. Elle abritait une importante communauté juive ?
— Importante et rayonnante ! s’écrie Montse. Du temps de l’empire ottoman, Salonique était « la Jérusalem des Balkans ». Pendant des siècles, juifs, musulmans et orthodoxes y ont vécu en harmonie. C’est cet âge d’or que Lazar raconte à Allegra, quand ils se promènent à Ana Poli, l’ancien quartier turc. C’est étonnant de voir un ashkénaze restituer à une séfarade la mémoire de ses ancêtres ! Malheureusement, la Thessalonique grecque a effacé les traces du passé juif. Imaginez… le campus de l’université Aristote a été bâti sur le cimetière juif ! Le plus grand du monde séfarade… Le maire actuel semble avoir à cœur de remettre en valeur la richesse de l’histoire multiculturelle de la ville. J’espère qu’il tiendra parole.
— Ça devait être douloureux, pour cette jeune fille, de vivre dans ce lieu qui avait effacé les siens.
— En judéo-espagnol, la lettre exprime bien cette ambivalence, répond Montse. Je ne sais pas si cela se sent dans la traduction. Si Allegra a survécu, c’est parce que cette femme grecque a risqué sa vie pour la cacher. Elle l’a adoptée et, de toute évidence, elle l’aimait comme sa fille. Mais pour la petite, le prix de la survie a été de gommer ses origines juives. Porter un nom grec, se couler dans la peau d’une orthodoxe. Allegra avait peut-être le sentiment de trahir ses parents.