— Et sa rencontre avec Lazar a fait remonter ce qui était enfoui.
— Pour employer un mot grec, je dirais que cet amour est une épiphanie, sourit l’historienne. Mais les rencontres amoureuses nous révèlent souvent à nous-même. Vous ne trouvez pas ?
— Peut-être, répond Irène en pensant à Wilhelm.
— Vous croyez que cette lettre peut vous aider à le retrouver ? lui demande Montse.
— Au moins sa trace, dit-elle. Je doute qu’il soit en vie.
Jusqu’ici, Lazar n’était pour elle qu’une silhouette tapie derrière les arbres. Grâce à Allegra, il a un corps. Un corps blessé, marqué de cicatrices, qui souffre, respire, nage et fait l’amour. Elle découvre qu’il aimait la convivialité et la vie, avec une forme d’exubérance. Comme s’il avait besoin de cette intensité pour surmonter ce qui le rattrapait chaque nuit. Elle est étonnée qu’une jeune fille ait perçu cette dualité. Même s’il est difficile de démêler la part de la femme mûre qui écrit, dix-sept ans plus tard, à un homme qu’elle aime encore.
Devenu charpentier de marine, il avait cessé de construire des lieux où les hommes s’enracinaient, pour réparer les bateaux qui leur permettaient de prendre le large. Il avait choisi de vivre dans les ports, en compagnie de ceux qui préféraient la mer au rivage.
— C’est sa fille qui vous a demandé de le retrouver ?
— Sa fille ?…
— Vous n’en êtes pas arrivée à ce passage, sourit l’historienne. Je vous laisse le découvrir. C’est une odyssée, cette lettre. Prévenez-moi, si vous retrouvez Lazar. J’aimerais savoir ce qu’ils sont devenus, tous les trois, lui dit Montse Trabal en la raccompagnant à la porte.
Elvire
Une fois dans son bureau, Irène décroche le téléphone pour ne pas être dérangée et reprend sa lecture.
« … pour la première fois, j’envisageais de m’en aller.
Cette terre, pourtant, me reliait à ceux que j’avais perdus. Je m’accrochais à des souvenirs qui perdaient leur éclat. Des fêtes dans la nuit saturée de senteurs, des parties de cache-cache avec mes amies de l’école de l’Alliance, les longues tablées de shabbat, la nuque de ma mère assise au piano. Avais-je vraiment été cette petite fille insouciante et choyée ?
Pendant des années, j’ai attendu leur retour. Parfois, il me semble avoir passé mon enfance à guetter l’arrivée des passagers du Simplon-Orient-Express. C’était le train que mon père avait emprunté durant des années, pour aller vendre ses tissus dans les capitales d’Europe. Quand j’étais petite, ma mère et moi allions le chercher et je me précipitais dans ses bras, reniflant dans son cou ce parfum de cuir et de tabac qui est resté pour moi l’odeur du voyage. Après la guerre, les trajets du Simplon-Orient-Express s’étaient espacés. Le monde était coupé en deux, certains pays refusaient désormais d’être traversés. À Thessalonique, son arrivée était toujours un petit événement.
Quand il entrait en gare, mon cœur cognait. Les voyageurs qui en descendaient arrivaient de Paris, de Venise, de Vienne ou de Belgrade. Je détaillais ces hommes d’affaires et ces touristes, ces jeunes mariés en lune de miel. J’admirais leur élégance, leurs bagages griffés. Mais ils n’étaient pas eux. Ils me dépassaient sans me voir.
Un soir d’hiver, Anastasia m’a trouvée sur le quai, brûlante de fièvre. Elle m’a enroulée dans son manteau et ramenée à la maison. Elle m’a fait couler un bain, m’a couchée dans son lit et veillée jusqu’à ce que la fièvre tombe. J’avais douze ans.
Le lendemain, elle m’a dit : Tu es grande maintenant, je peux te dire la vérité. Tu te souviens du jour où ta mère t’a confiée à moi ?
C’était l’année de mes sept ans, au printemps. Ma mère venait de lui donner sa leçon de piano. Elle n’avait plus le droit d’enseigner, mais certains élèves continuaient à venir en cachette. Après la leçon, elles avaient parlé un long moment à voix basse, puis ma mère m’avait annoncé que j’allais habiter quelque temps chez Anastasia, dans la ville haute. Je devais lui obéir en tout et me montrer courageuse.
J’avais rassemblé quelques trésors à la hâte : mon vieil ours en peluche, un cahier, le stylo que mon père m’avait offert à mon anniversaire. Je m’étais laissé embrasser de mauvaise grâce, sans comprendre pourquoi ma mère me serrait si fort.
Le soir même, mes parents avaient été forcés d’abandonner notre maison pour aller s’entasser avec des centaines d’autres Juifs près de la gare, dans un quartier clôturé et gardé par les Allemands. À cette époque, Anastasia tenait un étal de poissonnière au marché Kapani. Quelques jours plus tard, un adolescent lui avait glissé un morceau de papier plié. Elle l’avait encore, elle me l’a montré. Ma mère y avait écrit en grec : “Nous partons demain. D’après le rabbin Koretz, ils nous envoient en Pologne, à Cracovie. Avant mon départ, j’ai besoin que vous me rendiez le colis que je vous ai confié. J’ignore combien de temps nous y resterons, aussi je préfère l’emporter avec moi.”
Je me rappelle avoir lu et relu les caractères grecs, sans parvenir à en comprendre le sens. Anastasia m’a expliqué que ma mère s’était ravisée. Devant l’imminence de leur déportation, me laisser derrière elle lui paraissait insurmontable. Elle voulait qu’Anastasia lui ramène sa fille.
Saisie d’un pressentiment, celle-ci n’avait pu s’y résoudre. Elle avait choisi de risquer sa vie, et celle de son fils, pour me garder à l’abri. Elle m’enverrait rejoindre mes parents quand elle serait rassurée sur leur sort.
Après la guerre, une poignée de survivants étaient revenus, si maigres et hagards que personne n’osait affronter leur regard. La plupart avaient cherché ensuite des contrées plus hospitalières. Avant de partir, ils avaient témoigné de l’assassinat de leurs frères et de leurs sœurs, dans un camp de Pologne appelé Auschwitz. Les vieux, les mères et les enfants, dès la descente du train.
Ils ne reviendront pas, m’a répété Anastasia jusqu’à ce que je l’entende.
Ils ne reviendront pas.
Désormais, je n’avais plus qu’elle. Elle ne m’avait pas choisie. Elle avait accepté un fardeau dangereux et s’était retrouvée avec une orpheline. Elle m’avait sauvée.
Depuis, chaque jour j’ai eu le cœur brisé d’imaginer ma mère m’attendant dans cette gare. Qu’elle ait pu croire que je l’avais abandonnée. Chaque jour, une part de moi est soulagée d’être en vie, et l’autre aspire à remonter le temps, à les rejoindre et à mourir avec eux.
Quand je t’ai rencontré, j’étais captive de ces courants souterrains, inexprimables.
Une nuit où tu bougeais en moi, j’ai senti ce battement s’immobiliser comme un métronome, et la paix me submerger jusqu’aux larmes.
L’été nous offrait des aubes ensorcelantes, des matinées de pêche dans un calme limpide que traversaient les appels stridents des mouettes. Au retour, le sang de poisson et le ressac me donnaient mal au cœur. Tu m’emmenais marcher sur la terre ferme. Parfois, nous grimpions à l’assaut des remparts pour contempler d’en haut les toits de la ville, sur lesquels des chats noirs glissaient comme des ombres.
Depuis la gifle, Anastasia et moi n’avions échangé que des mots sans importance. La chaleur nous écrasait dès 10 heures. Tout était suspendu, dans l’attente d’une délivrance qui n’arrivait pas.
Un soir, je t’ai rejoint dans une taverne, du côté de la Tour blanche. J’avais envie de boire un ouzo que je n’aurais pas servi moi-même. Tu étais fourbu et heureux, tu venais de finir de réparer le bateau de Stavros. Tu m’as entraînée sur la piste, tu avais envie de danser. Je me suis laissé guider. Je me souviens avoir pensé, Il y a le Lazar du jour et celui de la nuit, et soudain la tête m’a tourné, le sang battait à mes oreilles, mes jambes se dérobaient. Tu m’as portée hors de la taverne pour me faire respirer l’air frais de la nuit. Tu m’as déposée doucement sur le muret, ta main chaude sous ma nuque. Je t’ai entendu murmurer Ninia, j’entendais l’inquiétude dans ta voix mais j’étais trop loin pour te répondre. Le bruit des vagues me berçait. J’ai mis longtemps à revenir. Quand j’ai rouvert les yeux, ton visage tendu s’est éclairé.