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Tu m’as demandé tendrement, Ninyeta, qu’est-ce qui t’arrive ?

Depuis quelque temps, je me sentais fatiguée. Après mes longues journées de travail, je partageais tes nuits morcelées, tes réveils nocturnes.

Je t’ai souri pour te rassurer.

Anastasia avait espéré que tu repartirais vite et que notre vie reprendrait son cours. Comme tu t’attardais, et que tu avais des amis grecs, elle a fini par se dire qu’un gendre juif était préférable à une honte familiale. Elle s’est décidée à te parler, avec cette raideur qui ressemblait à de l’arrogance. Tu ne m’as pas raconté le détail de cette entrevue, mais je peux imaginer ce qu’elle t’a dit. Que j’étais plus têtue que les chèvres qu’elle gardait enfant, dans les montagnes. Qu’elle céderait si tu m’épousais et t’engageais à vivre à Thessalonique. J’ignore ce que tu lui as répondu. Lui as-tu laissé un espoir ?

Plus tard, pendant que nous dînions tous les deux, tu souriais de son ton péremptoire. Ton regard soucieux était fixé sur moi ; j’y déchiffrais une question.

J’avais trop bu, pour dissiper la gêne.

Je t’ai dit, Si tu t’en vas, je veux que tu m’emmènes.

Vraiment ? m’as-tu demandé doucement.

Je l’ai répété, et j’ai vidé mon verre.

Avec toi, je me sentais de taille à vivre des aventures dans des pays lointains. J’étais fatiguée de Thessalonique. Je n’étais pas sûre que cette ville m’aimait.

J’ai ajouté, Je veux que tu me montres le monde.

Tu m’as souri, amusé.

Très bien, m’as-tu répondu en remplissant les verres. Où voudrais-tu aller ?

Je veux voir Istanbul, Venise… Paris.

Honteuse, je me suis rendu compte que mon horizon se limitait aux villes desservies par l’Orient-Express. Celles dont mon père m’avait parlé, rapportant de ses voyages des babioles exotiques qui enflammaient mon imagination.

J’aimerais aussi découvrir Israël, ai-je ajouté un peu vite. Et puis… je voudrais que tu me fasses un enfant.

J’ai rougi de mon audace et détourné le regard. Plus loin, sur le quai, un couple enlacé s’éloignait vers la Tour blanche.

Quand j’ai osé affronter ton silence, des larmes brillaient dans tes yeux. Ta tristesse m’a pétrifiée.

Ninia, m’as-tu suppliée dans un souffle, ne me demande pas ça. Je ne peux pas, tu comprends ? C’est au-dessus de mes forces.

Je n’avais pas saigné depuis le mois de juillet. Je n’ai pas trouvé le courage de te le dire.

Après ça, la tristesse ne nous a plus quittés, jetant un voile sur la fin de l’été, les longues soirées dans le parfum du jasmin et des figuiers. S’il t’arrivait encore de rire, attablé avec tes amis, ton rire sonnait faux.

Et puis il y a eu cette dernière nuit. Te souviens-tu des mots que tu m’as plantés dans le cœur ?

Je m’en vais, Ninyeta. Ta vie est devant toi. Tu aimeras un autre homme. Il t’offrira la vie que tu mérites.

Le lendemain, tu es parti.

Tes mots, je les ai tournés et retournés pour qu’ils me blessent à mort, me dégoûtent de toi. Parfois, il me semblait y arriver, et puis je revoyais ton visage défait. Je t’entendais m’avouer, C’est au-dessus de mes forces.

Tu n’étais pas mon premier amour. Mais tu étais le premier de ma vie de femme. Après toi, je n’ai laissé personne réparer cette blessure.

Si je me suis résolue à t’écrire, c’est parce que j’ai gardé l’enfant. Au début, par désespoir. Je ne savais à qui me confier, ni comment faire. Quand le bébé a commencé à bouger, j’ai été bouleversée par la force de cette vie. Dès le début, elle m’a tenu tête. C’était comme si elle me disait en tapant du pied : Désormais, il faut compter avec moi.

Ton départ avait conforté Anastasia dans ses préjugés. Elle était soulagée que je rentre à la maison. Mais elle ne tarderait pas à découvrir mon passager clandestin, et notre paix volerait en éclats.

Un jour de septembre, la fureur du Vardar harcelait les promeneurs. J’étais montée jusqu’à la forteresse, m’arrêtant souvent pour reprendre mon souffle. L’enfant protestait. Je n’étais pas retournée là-haut depuis ton départ. Sur les remparts, je devais m’arc-bouter contre le vent. Ici, on dit qu’il lave les cœurs et dépoussière les âmes. Il t’avait poussé sur ce rivage et il t’avait repris. En contemplant les toits blancs qui descendaient jusqu’à la mer, j’ai compris que cet instant était mon kairos. Les Grecs le symbolisent par un petit dieu ailé qui n’a qu’une touffe de cheveux. Étais-je capable de l’attraper par les cheveux et de grimper sur son dos ? Si je ne l’étais pas, cette ville deviendrait ma cage.

En rentrant, j’ai exhumé le cahier que j’avais emporté en quittant la maison de mes parents. J’y avais collé des cartes postales que je collectionnais. Quelques années plus tôt, une vue de la tour Eiffel s’était décollée. J’avais lu les quelques lignes en français rédigées au verso :

Preziada mia,

Pour ton anniversaire, je t’envoie une belle poupée de Paris. Quand tu viendras me voir, je t’emmènerai en haut de la tour Eiffel. Ta mère m’a écrit que tu avais progressé au piano. Il paraît que tu joues comme un ange.

Toute la famille travaille dans le schmatès, comme on dit ici, et les affaires sont florissantes. J’ai acheté un grand appartement. Le cousin Saltiel habite en face !

Embrasse la famille pour moi, et dis à tes parents de venir pour les vacances d’été.”

La carte était signée ton oncle Rafo, et datée du 7 avril 1920. Le nom de son expéditeur m’était familier. Ma mère avait parfois évoqué devant moi cet oncle chéri, parti vivre en France à dix-sept ans, après le grand incendie. Imaginer que ma mère avait été cette petite fille m’avait déchirée. J’avais glissé la carte dans le cahier et je l’avais rangé.

Il était temps de le rouvrir.

Il paraît que tu joues comme un ange.

De nouveau, ces mots m’ont brisé le cœur. Je donnerais tant pour l’écouter encore. Je vois ses mains voler sur les touches, et je n’entends que le silence.

Au bas de la carte, l’oncle avait écrit son adresse :

Rafael Ferelli, 31, rue Saint-Lazare, Paris VIII.

Rue Saint-Lazare. Le kairos me fléchait le chemin.

Dans un souffle, j’ai annoncé à Anastasia ma grossesse et ma décision. Je m’attendais à des cris et à des larmes, mais elle a fixé mon ventre en silence, comme si elle avait toujours su que ce moment viendrait. Elle y a posé sa main, retrouvant la patience du geste. Au bout d’un moment, elle a senti l’enfant bouger et elle a souri.

Face à mon urgence, elle a déployé un sens pratique et un flegme admirables. Elle m’a aidée à choisir des vêtements pour toutes les saisons. Je croyais qu’elle lutterait contre moi ; elle acceptait mon choix. La carte de l’oncle Rafo avait fini de la convaincre. Peut-être trouvait-elle juste de me rendre à ma famille, s’il en restait quelque chose. Elle m’a demandé de la rassurer quand je serais arrivée à bon port. Si les choses ne se passaient pas comme nous l’espérions, je devrais rentrer par le premier train.