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J’ai promis. Sur le quai de la gare, je l’ai serrée dans mes bras. Je lui ai dit, Je reviendrai te voir avec l’enfant.

Elle a abrégé les adieux.

C’est ainsi, mi kerido, que je suis montée à mon tour dans le Simplon-Orient-Express. À travers la vitre, j’ai vu s’éloigner la ville où j’étais née, où ma vie s’était déchirée en deux. Je ressentais autant d’excitation que de crainte. Pourtant j’ai savouré chaque seconde de ce voyage. Il me semblait qu’il me rapprochait de toi.

L’oncle Rafo avait miraculeusement survécu à la guerre. Errer d’une cachette à l’autre à travers la France pour échapper aux rafles lui avait coûté le peu d’argent qu’il lui restait, mais il était vivant. Le cousin Saltiel n’avait pas eu cette chance. Il avait rejoint à Auschwitz ses parents, ses cousins et sa nièce de Thessalonique. Rafo ne voulait pas parler de ces années terribles. Il s’épuisait au travail pour ne pas penser à eux. De retour à Paris, il avait rebâti un commerce de tissu et dirigeait trois boutiques de tailleurs dans le Sentier. Quand je suis arrivée à Paris, il venait de récupérer son appartement de la rue Saint-Lazare au terme d’une longue bataille. Les locataires qui l’habitaient depuis l’Occupation avaient arraché les boiseries et les plinthes avant de partir.

Mon oncle a accueilli avec émotion la fille de sa preziada ermana et l’enfant à venir. À ses yeux, il n’était pas une honte, mais un espoir.

Autour de lui, j’ai trouvé une famille, quelques rescapés de leur communauté séfarade d’avant-guerre. Ils m’ont adoptée sans poser de questions, avec une chaleur réconfortante.

Ici aussi, je me heurte au silence. On n’évoque pas les disparus. La priorité est de travailler beaucoup et de vivre discrètement. De temps en temps, nous partageons un repas de shabbat, une recette de borekitas ou de pastellicos. Quelques mots de djudyo s’invitent dans la conversation, une larme glisse sur une joue. Ce que la guerre nous a arraché est notre secret. Si nous en parlions, qui serait prêt à nous écouter ?

Un dimanche, je me promenais quand un chœur de voix d’hommes m’a arrêtée dans la rue. La porte de l’immeuble était ouverte, je suis entrée. Au milieu de la cour, j’ai découvert une petite église en bois bâtie autour du tronc d’un chêne vivant, dont les branches s’élevaient vers le ciel, au-dessus du toit. À l’intérieur, les murs étaient tapissés d’icônes éclairées de bougies, quelques fidèles priaient debout de chaque côté du tronc, comme dans une forêt. Je croyais rêver. J’ai fermé les yeux, laissant leurs voix basses et profondes me ramener à Thessalonique.

En sortant, la douleur m’a coupé le souffle. Brutalement, j’ai ressenti le manque d’Anastasia. J’aurais voulu qu’elle soit là. Poser ma tête sur ses genoux et l’entendre me dire que j’allais y arriver. Que j’étais assez forte.

Le lendemain, j’ai donné au central téléphonique le numéro de la taverne. J’ai entendu la voix d’Anastasia, si lointaine et fragile. Je lui ai dit : Mamma, l’enfant ne va pas tarder. J’ai peur.

Elle est arrivée la veille de l’accouchement.

Mi kerido, notre fille est née à Paris le 12 mars 1959, sous un ciel hésitant. Je l’ai baptisée Elvire, et certains jours, sous une certaine lumière, je trouve qu’elle ressemble à ma mère.

Elle a eu dix-neuf ans hier. Elle est aussi brune que toi. Comme toi, elle aime rire et faire la fête. Elle taquine l’oncle Rafo, qui a beaucoup vieilli et cherche ses lunettes sur son nez. C’est une étudiante brillante, qui nous remplit de fierté.

Si je prends aujourd’hui le risque de t’écrire et de remuer ces souvenirs, c’est parce que, depuis quelque temps, je surprends dans ses yeux une tristesse qui m’inquiète.

Toutes ces années, j’ai respecté ta volonté. Elle ne sait rien de toi, sinon que nous nous sommes aimés et qu’elle est née de cet amour. Elle m’a questionnée sans relâche, mais je n’ai pas cédé.

Aujourd’hui je sens que tu lui manques, qu’elle te cherche. Et je me tracasse, mi kerido. Je voudrais savoir où tu vis, si tu penses encore à moi. Si tu vas bien, si tu vas mieux.

Je sais que tu n’avais pas la force d’élever un enfant. Mais tu auras peut-être le désir, un jour, de rencontrer cette jeune fille qui te ressemble. Elvire sera bientôt capable de s’assumer seule. Elle est solide, elle n’a pas manqué d’amour. Je crois que si tu la rencontrais, elle te plairait.

Moi, j’aimerais te revoir. M’asseoir en face de toi, t’écouter me parler d’autres voyages, d’autres bateaux. Je ne veux te forcer à rien. Mais nos vies passent si vite, je voulais t’écrire avant d’être vieille. Te dire que je ne peux m’empêcher de penser à toi. Te remercier de m’avoir épargné des mots vides et de fausses promesses. Tu ne m’as pas abîmée, je veux que tu le saches. Tu m’as donné Elvire, et Elvire m’a ancrée dans la vie.

Je ne sais où t’écrire, alors j’envoie cette lettre à Yad Vashem, qui j’espère te la transmettra.

Mi kerido, quoi que tu décides, sache que je ne t’en voudrai pas. Ce que nous nous sommes donné est donné pour toujours.

Allegra »

Irène fixe une tache d’encre séchée, près du mot « donné ». Elle a le cœur serré que cette lettre n’ait jamais rejoint son destinataire. De ces vies ravagées, qui recollent leurs morceaux avec de l’amour dépensé à bon escient.

Sur un carnet, elle écrit le nom d’Allegra Torres à côté de celui de Lazar Engelmann. Sur la ligne du dessous : Elvire Torres. Née le 12 mars 1959, à Paris.

Elle se demande si Allegra est encore vivante et ce qu’elle doit faire de cette lettre et des révélations qu’elle contient. Calcule que sa fille aura cinquante-sept ans au printemps. Existe-t-il un lien, même symbolique, entre le pierrot de tissu et le refus de Lazar d’avoir un enfant ?

Pour répondre à ces questions, elle doit retrouver sa trace.

Karol

— Pardon Irène, je vous ai fait attendre, dit Charlotte Rousseau. Ils installent le marché de Noël, ça embouteille le centre-ville. On gèle, ce matin ! Entre ce temps de chien et la nuit qui tombe à 16 heures, je frôle la dépression saisonnière… La petite Sibérie de la Hesse n’a pas volé sa réputation !

La neige est arrivée tard, cette année. Dans les rues, on accroche partout des décorations kitsch et pimpantes.

— Comment avance la restitution des objets ? Vous êtes contente ? l’interroge la directrice en lui tendant une tasse de thé.

— Les enquêtes nous posent quelques dilemmes.

— Racontez-moi. Et prenez un biscuit, ils sont faits maison. Ma fille aînée traverse une crise pâtissière.

Irène lui parle de Lazar. Depuis qu’elle a lu la lettre d’Allegra, elle ne peut les chasser de ses pensées. Elle évoque le pierrot de tissu et le matricule inscrit sur son ventre, qui l’a menée au rescapé tchèque à l’identité double : Matias Bárta et Lazar Engelmann. Ce jeune bourgeois de Prague qui voulait faire son droit était-il angoissé de voir les diplomates réunis à Munich sacrifier son pays à une paix provisoire ? Après l’invasion de la Tchécoslovaquie, le jeune homme est chassé de la fac par les nazis, il devient charpentier. Le déclassement s’accélère au rythme des lois anti-juives. Bientôt il est déporté au ghetto de Theresienstadt, puis au camp de Treblinka.