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— Ce qui est étrange, dit Janina, c’est qu’il s’est remarié trois semaines après avoir appris sa mort.

Irène a une pensée pour Wita. Il ne l’a pas pleurée longtemps. Un homme pragmatique, ou pressé de tourner la page de cinq années d’horreurs.

— Et l’enfant ? demande-t-elle.

Janina lui confirme qu’ils avaient un petit garçon, disparu pendant la guerre. La sœur de Wita a initié une recherche en 1949.

— D’après elle, le petit avait été enlevé par les SS.

— Dans le cadre du programme de germanisation ?

— Apparemment. Mais l’enquête n’a pas abouti. Votre Section de recherche des enfants a fini par clôturer le dossier. Ça arrivait souvent, avec les enfants volés sur les territoires occupés.

— Vous pensez qu’il a été adopté en Allemagne ?

— Sans doute. Il ne devait pas avoir plus de deux ou trois ans.

— Pourquoi n’ai-je aucune trace de l’enquête dans nos archives ?

— Le dossier s’est peut-être perdu ? hasarde Janina. Je vais chercher s’il reste des membres de la famille. Avec tout ça, chère Irena, vous allez être obligée de nous rendre visite !

Après avoir raccroché, Irène étudie le portrait au crayon de l’enfant, l’harmonie de ses traits, sa blondeur. Il avait hérité de sa mère les critères de la « beauté aryenne ». Pour tous les deux, ce qui semblait un avantage s’est révélé une malédiction. Songeuse, elle observe l’inscription : Karol Sobieski, 5 nov. 1938. La première fois qu’elle a vu le dessin, elle a pensé à un avis de recherche.

À mesure que son enquête progresse, Wita s’incarne et lui devient plus proche. Elle est cette femme à qui on a arraché son petit garçon avant de la jeter en prison, de la déporter à Auschwitz et à Ravensbrück. Irène la voit. Elle économise ses forces, évite d’attirer l’attention. Dans la pénombre d’un baraquement, elle dessine le visage de son fils. Écrit son nom, sa date de naissance. Après le camp, elle partira à sa recherche.

Elle rencontre ce petit garçon juif, qui a sensiblement le même âge que le sien. Il est seul. Elle s’attache à lui malgré elle, essaie de le sauver sans y parvenir. On les envoie ensemble au Camp des Jeunes. La glaçante gardienne-chef sélectionne le môme pendant l’appel. Wita ne peut se résoudre à le quitter. On ne lui arrachera pas cet enfant-là.

Par deux fois, sa courte existence a été déroutée par l’instinct maternel. Elle avait les qualités traditionnelles des princesses de conte, leur beauté, leur cœur généreux. En définitive, ces cadeaux des fées sont devenus les instruments de sa perte.

Irène étudie le portrait de l’enfant, avec le sentiment qu’il lui incombe de le retrouver. De renouer le fil tranché, et de rendre justice à Wita.

Eva

Quand Irène pénètre dans la salle de réunion, il fait déjà nuit. Avec ses cheveux en bataille et ses lunettes qui glissent sur son front, Charlotte Rousseau ressemble à une spéléologue remontant à l’air libre. D’ailleurs elle émerge d’un tas de classeurs et de cartons empilés sur la table :

— Je me suis dit qu’ils nous seraient utiles pour éclairer les documents d’Eva Volmann. Récemment, j’ai entrepris l’inventaire des archives concernant l’histoire du centre. J’aimerais créer une exposition permanente. Vous savez, il y a toujours eu un mur invisible entre cette ville et nous. Il est temps de le faire tomber. Je voudrais que les habitants comprennent que nous appartenons à leur histoire, que c’est une chance et une richesse. Je travaille sur ce projet avec une historienne qui a grandi ici. Son oncle a travaillé dix ans à l’ITS, mais figurez-vous qu’avant d’en faire son sujet de thèse, elle n’avait aucune idée de nos activités !

Irène n’est pas surprise. Pendant vingt-sept ans, l’obligation de confidentialité imposée par Max Odermatt a enveloppé leurs missions de fumée, arrangeant ceux qui refusaient d’affronter le passé.

— Tenez, le certificat d’embauche d’Eva.

Irène cherche les traits de son amie dans ce visage de souris aux aguets. Le vert des yeux est plus clair, ses cheveux noirs et courts lui donnent l’air d’une collégienne, mais son regard lucide crée une dissonance. Le certificat est daté de février 1947. Elle n’a pas dix-sept ans, et l’ironie est peut-être le dernier rempart de sa vie brisée.

Sur un autre cliché, Eva pose avec des amies devant le portail d’entrée de l’ITS. Elle fixe l’objectif tandis que les autres sourient dans leurs jupes sages, l’une des quatre tire la langue. Elles ressemblent à n’importe quelles jeunes filles de l’après-guerre retrouvant leur insouciance, néanmoins la photo provoque chez Irène un sentiment de malaise. Sans doute parce que la bannière en demi-cercle au-dessus du portail, où l’on peut lire Allied High Commission for Germany, International Tracing Service, évoque étrangement par sa forme arrondie le Arbeit macht frei du fronton d’Auschwitz. Cet écho la trouble.

— Où se trouvait l’ITS, à cette époque ? interroge-t-elle.

Charlotte Rousseau lui explique que l’armée américaine avait réquisitionné de nombreux bâtiments de la ville. Leur quartier général était installé dans l’ancienne résidence du prince nazi. Les premières années, l’ITS – qu’on appelait encore le Bureau central de traçage – s’y trouvait aussi. Dans les baraquements qui avaient abrité les garnisons SS logeaient désormais des centaines de DP, jetés ici par le chaos de la guerre. La plupart espéraient émigrer. Ils apprenaient des langues étrangères, et un métier qui leur permettrait d’obtenir un visa pour le pays de leur choix. Ils constituaient une enclave internationale à l’intérieur de la ville. Hostile, la population les considérait comme des parasites qui bénéficiaient des largesses des occupants. Certains étaient recrutés par le Bureau central de traçage, en particulier les polyglottes. Ce fut le cas du Cerveau. Son avion était tombé tout près d’ici durant les derniers combats. Il avait passé deux ans à l’hôpital, flottant d’une opération à l’autre dans une brume sédatée. Il en était ressorti sur une seule jambe, mais avait trouvé au centre un poste à la mesure de ses dons linguistiques.

Eva était arrivée un matin avec Erin O’Sullivan, la jeune femme de la Croix-Rouge britannique qui avait su l’apprivoiser. Elle était restée, découvrant dans ces baraquements militaires une communauté chaleureuse de rescapés qui lui ressemblaient. Ils essayaient ensemble de renaître à la vie, organisaient des bals, des activités sportives, des fêtes de Noël, des pique-niques au bord des lacs. Des couples se formaient, des enfants naissaient dans cette parenthèse fragile.

— Apparemment, Eva avait une chambre dans le block F.

La directrice déplie le plan de la caserne. Chaque matin, la jeune femme traversait l’ancien terrain d’exercice des SS. Y voyait-elle une farce du destin ? Une victoire symbolique sur ses bourreaux ?

— Elle travaillait déjà au tracing, précise Charlotte Rousseau. Ses premières évaluations sont élogieuses ! Son supérieur note qu’elle participe aux enquêtes de terrain et manifeste « beaucoup d’intelligence dans l’analyse des documents ». Malgré sa jeunesse, elle n’a cessé de gagner de nouvelles responsabilités. C’est un signe qui ne trompe pas.

Elle lève le nez du dossier d’Eva :

— Regardez, Irène.

Dans une lettre adressée au directeur américain de l’époque, Eva explique qu’elle voudrait mener des recherches en Pologne, mais redoute que son statut d’apatride ne puisse la protéger. Dans sa réponse, ce dernier lui confirme que le gouvernement communiste pourrait ne pas la laisser repartir, et lui conseille d’attendre d’avoir une piste sérieuse pour tenter le voyage.