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Dès la fin de la guerre, les Alliés de l’Ouest se sont opposés au rapatriement forcé des déplacés vers les pays du nouveau bloc soviétique. Ces tensions diplomatiques annonçaient déjà la guerre froide et ses enjeux. Eva devait être déchirée entre le désir de retrouver les siens et la peur de rester captive d’un pays où elle n’envisageait aucun avenir.

— Elle a dû se raviser, observe la directrice. Je ne vois aucune trace de voyage à l’Est dans les années qui suivent. En revanche, j’ai ici sa correspondance avec la directrice du personnel. Avez-vous connu Johanna, Irène ?

— Non, mais Eva avait beaucoup d’estime pour elle. Si j’ai bien compris, elle a démissionné à l’arrivée de Max Odermatt ?

— Leurs visions étaient irréconciliables… Elle a été l’une des premières Allemandes embauchées ici, au départ comme dactylo. Elle avait une vingtaine d’années, elle ignorait tout des atrocités nazies. Ces jeunes Allemandes étaient traumatisées par le contenu des documents qu’elles tapaient. Johanna est tombée amoureuse d’un DP polonais qui voulait émigrer au Canada. À l’époque, pour l’épouser, elle a dû renoncer à sa nationalité. Vous vous rendez compte ? Elle l’a payé cher, elle a été ostracisée par toute la ville… Finalement ils sont restés ici et pendant plus de trente ans elle a été une formidable directrice du personnel, dévouée aux employés. J’aurais aimé la rencontrer.

Moi aussi, songe Irène. Toutes ces années, sa répugnance à interroger le passé d’Eva l’a privée de conversations précieuses avec des témoins du passé qui étaient encore en vie.

— Désolée, je dois filer, grimace Charlotte Rousseau en jetant un coup d’œil à sa montre. Je vous laisse le dossier d’Eva, vous me le rendrez quand vous l’aurez consulté.

Chargée de son butin, Irène patine sur les ornières glacées que les pneus ont creusées dans la neige du parking.

Quand elle rentre chez elle, le vestibule éteint sent la cendre froide. Elle accroche sa parka mouillée à une patère, allume des lampes basses à la lumière douce, un feu dans la cheminée. Comme chaque soir, elle a le sentiment que sa maison l’accueille et l’abrite. Les dessins d’enfant de Hanno, encadrés sur le mur, ajoutent une note joyeuse au décor. Son vieux fauteuil crapaud en velours vert l’attend. Irène se sert un verre de vin, met un disque de jazz et avale un bout de pizza avant de se plonger dans la correspondance d’Eva.

Semaine après semaine, la jeune rescapée dit lutter contre une fatigue intense, est assaillie de douleurs articulaires, de violentes migraines et d’insomnies. Malgré un régime protéiné, elle peine à regagner un poids normal et gardera désormais ce corps sec, comme un arbre privé de sève. Pendant l’été, elle s’astreint à nager plusieurs fois par semaine à la piscine ou dans les lacs des environs. Elle retrouve le bonheur qu’elle éprouvait, petite fille, à se baigner dans la Vistule. Les réponses de la directrice du personnel expriment chaleur et sollicitude. Elle l’encourage à aménager ses horaires et à s’accorder des plages de repos pour couper les longues journées de travail. Dans une autre lettre, il est question d’une altercation qu’Eva a eue à la boulangerie avec une Allemande qui l’avait insultée. Le ton est monté et Eva a fini par la gifler. Johanna l’assure que la direction la soutiendra, s’il y avait des suites judiciaires.

Irène n’a aucun mal à imaginer la scène. Eva a toujours su se défendre.

La sonnerie de son portable l’arrache à sa lecture. Hanno l’interroge tendrement : « Comment vas-tu, petite mère ? »

Honteuse, elle réalise qu’elle ne l’a pas appelé depuis que Myriam lui a appris l’existence d’Hermine.

Elle le rassure :

— Juste engloutie sous le travail. Tu sais comment je suis dans ces cas-là…

— Infréquentable, la taquine-t-il.

— À ce point ?

— Pire.

— Tu as beaucoup souffert, mon fils, dit-elle.

Hanno acquiesce en riant et lui annonce qu’il la rejoindra pour le week-end.

— J’aimerais qu’on passe un peu de temps rien que tous les deux. Ça ne t’embête pas ?

Elle en éprouve une joie secrète. Ces derniers mois, il ne jurait que par les Glaser.

Douillettement installée près du feu, Irène relit le début d’une lettre qu’Eva a adressée en mai 1951 à Martin Talbot, qui dirigeait l’ITS en tant que représentant de la Haute Commission alliée.

Elle n’arrive pas à croire ce qu’elle a sous les yeux.

La rescapée écrit qu’elle soupçonne un de ses collègues allemands, Holger S., d’avoir appartenu à la SS.

Un matin, elle l’a surpris alors qu’il sortait du dépôt des archives. Elle savait qu’il ne faisait pas partie du personnel autorisé à consulter les fonds. À compter de ce jour, elle l’a observé à distance. Il ne fréquentait pas les anciens déportés, se tenait toujours à l’écart avec le même groupe d’employés allemands. Dix jours plus tard, elle l’a croisé dans une ligne d’eau à la piscine. C’est là qu’elle a aperçu la lettre tatouée sous son aisselle. Elle sait que les SS se faisaient tatouer leur groupe sanguin, on appelle cela « la Marque de Caïn ». Depuis, elle n’arrive plus à dormir, torturée par l’idée qu’un ancien SS pourrait se cacher au sein de l’ITS.

Elle demande l’autorisation d’enquêter sur lui.

« La nuit, je suis de nouveau dans le camp. Tant que je n’en aurai pas le cœur net, je ne pourrai plus trouver le sommeil. »

La réponse de Talbot ne figure pas dans le dossier mais une lettre d’Eva, trois semaines plus tard, laisse supposer qu’il lui a accordé un entretien, et la permission d’accéder à certains documents :

« Je ne comprends pas que les fonctionnaires d’une organisation alliée aient pu se montrer si négligents. Vous dites qu’ils ne ressemblent pas à ceux qui nous ont accueillis à la libération des camps, qu’ils ignorent de quoi les nazis sont capables. Mais comment ont-ils pu engager des Allemands sans faire les vérifications nécessaires ? L’idée que cet assassin se cache ici depuis des mois, des années, qu’il a eu le temps de détruire les preuves de ses crimes me rend malade. Je sais que vous comprenez ce que je ressens.

J’ai peur qu’il y en ait d’autres. Donnez-moi plus de temps, Monsieur, et je les débusquerai tous. »

Les réponses du directeur sont manquantes. A-t-il autorisé une enquête discrète, soucieux d’éviter un scandale public qui aurait éclaboussé l’ITS ? Irène fixe le texte avec incrédulité jusqu’à ce qu’il tremble devant ses yeux. Comment a-t-on pu embaucher des anciens SS pour garder les archives de la persécution nazie ? Ont-ils bénéficié de complicités à l’intérieur du centre ?

Elle se connecte à distance au Fichier central et lance une recherche sur Martin Talbot. L’Américain, qui dirigeait l’ITS à un moment où la Haute Commission alliée aspirait à se défaire de ce fardeau en le déposant dans d’autres mains, avait pour mission d’assurer la transition.

« Nous sommes ici pour servir les millions de victimes de cette guerre. Nous les servons quels que soient leur histoire, leur pays d’origine, leurs opinions politiques ou leur religion. Nous servons les morts et les vivants, c’est notre devoir et notre honneur », a-t-il déclaré lors de l’inauguration des nouveaux locaux. Il ne semblait pas le genre d’homme à prendre sa mission à la légère.

« Je sais que vous comprenez ce que je ressens », lui écrit Eva. Elle qui se méfiait de tous accordait sa confiance à ce réfugié juif germanophone de Tchécoslovaquie qui avait fui l’Europe centrale en 1938, et combattu les nazis sous l’uniforme américain.