Irène agrandit un courrier qu’il a envoyé à sa hiérarchie à l’hiver 1952. Il a pour en-tête : « Avenir de l’ITS ». Médusée, elle découvre que les Américains envisageaient d’en transférer la gestion au gouvernement allemand. Obnubilés par les priorités de la guerre froide, les Alliés de l’Ouest étaient prêts à confier à la République fédérale d’Adenauer, loin d’être dénazifiée, les preuves des crimes du Troisième Reich et le destin de ses victimes.
Dès les premières lignes, Talbot entend démontrer à ses supérieurs que ce projet est une hérésie. Il le démonte point par point, avec une froideur rationnelle. Si les Allemands dirigeaient l’ITS, ils pourraient détruire les traces et invalider le verdict du tribunal de Nuremberg. Ils pousseraient les anciens DP vers la sortie pour les remplacer par un personnel allemand moins fiable. Quelle ironie, songe Irène. Ce dernier argument préfigure ce que Max Odermatt a fait trente ans plus tard, avec la bénédiction du Comité international de la Croix-Rouge.
« J’ai découvert récemment que quarante-cinq de nos employés allemands avaient occupé un poste élevé dans la SS ou à la Gestapo, écrit Talbot. Une enquête a démontré que l’un d’entre eux avait tenté de mettre le feu aux archives. Tous avaient été engagés à l’ITS par des agents des organisations alliées, au mépris de toutes les règles de précaution et des lois de dénazification. J’ai procédé à leur renvoi immédiat, mais je ne saurais trop vous mettre en garde contre le danger de laisser des criminels de guerre accéder aux archives. Si cette affaire devenait publique, la réputation de la Haute Commission alliée et celle de l’International Tracing Service en seraient entachées à jamais. C’est pourquoi je suggère de confier les archives à une commission internationale, qui superviserait le personnel et ses missions. »
Irène avale une gorgée de vin. Le secret a été bien gardé. Talbot a-t-il promis sa coopération à Eva en échange de son silence ?
Il lui revient une conversation qu’elles avaient eue, quelques mois après l’arrivée d’Irène au centre. Elles venaient de déjeuner avec le Cerveau, qui les avait régalées de ses anecdotes cocasses. Irène était sous le charme, et Eva avait concédé :
— Un homme délicieux, aussi modeste que courageux. Nous sommes peu nombreux de la première équipe à être restés. La plupart ont préféré quitter l’Allemagne au départ des troupes d’Occupation.
— Et vous deux, pourquoi êtes-vous restés ? avait-elle demandé.
— Je ne peux pas répondre pour lui. Moi, je n’avais plus rien. Ici, au moins, je me sentais utile. Et puis, il fallait bien que quelqu’un veille sur les archives. Tu as entendu parler de Cerbère, le chien qui garde les Enfers ?
— Oui, pourquoi ?
— Tu ne trouves pas que je lui ressemble ? avait dit Eva, et son rire de fumeuse avait retenti dans le couloir.
Elle l’entend encore.
Karol
Assise dans le couloir, Irène se masse les tempes. Cette nuit, elle a rêvé qu’Eva l’avertissait qu’ils revenaient. Après ça, impossible de fermer l’œil. Sa vieille angoisse lui serrait la gorge. La terreur qu’on fasse du mal à Hanno. Elle a lutté un moment contre l’envie de l’appeler, il était 3 heures du matin. « Calme-toi, il va bien », se répétait-elle pour desserrer l’étau de sa cage thoracique. Elle se représentait les allées tranquilles du campus, les étudiants devisant sous les arbres. Un monde solide et rassurant qui ne pouvait se fissurer.
Pour finir elle a capitulé, remis une bûche dans l’âtre et enchaîné des épisodes de la série Fleabag jusqu’au lever du jour. Elle aime son héroïne écorchée à l’humour ravageur. Au réveil, la neige bloquait sa voiture. Au fur et à mesure qu’elle pelletait la croûte glacée, elle sentait l’air circuler dans ses poumons, chasser ses pensées noires. Revêtue d’un blanc poudreux, la forêt étincelait sous le soleil. Quand Hanno vivait là, il se chargeait de la corvée. Ça se terminait en bataille de boules de neige et en fous rires. Elle se demande si elle ne devrait pas adopter un chien. Celui des Glaser est très affectueux.
Silke Bauer est ponctuelle. Cela fait deux ans qu’elle a rejoint la Section de recherche des enfants. Auparavant, elle enseignait l’histoire contemporaine à Berlin. Sa spécialité, c’est le programme de « germanisation » de l’Allemagne nazie. C’est pour écrire un essai sur le sujet qu’elle a découvert l’ITS. Pendant dix-huit mois, elle a passé ses congés à inventorier les fonds d’archives. Quand son livre a été achevé, Charlotte Rousseau l’a convaincue de rester.
Elle reçoit Irène dans un bureau soigneusement rangé. Ici, pas de piles de dossiers en équilibre précaire, de mugs oubliés sur une étagère avec un fond de café froid. Une couronne de l’Avent trône en évidence, souvenir de son enfance berlinoise. L’animation de la capitale lui manque. Ici c’est trop petit, dit-elle, on dirait ces villages en bois peint qu’on sort pour la veillée de Noël. Elle a la cinquantaine, des cheveux courts d’un blond éteint, un regard cerné d’insomniaque et, toujours à portée de main, une cigarette électronique de fumeuse repentie. Elle consacre son temps aux « enfants non accompagnés », les mineurs déplacés qui se trouvaient dans les zones d’Occupation de l’Allemagne. À la Libération, les Alliés ont été confrontés à des millions de gamins égarés. Orphelins, petits survivants des camps, jeunes travailleurs forcés. Les organisations de secours devaient en prendre soin, les identifier et organiser leur rapatriement. La plupart étaient mal nourris, traumatisés, mutiques. Les volontaires qui arrivaient des États-Unis ou du Royaume-Uni n’avaient souvent de la guerre qu’une perception lointaine. Ils comprenaient vite que cette mission exigerait d’eux un engagement total. Il leur fallait plus de temps pour réaliser qu’ils n’étaient que des pions sur un immense échiquier, et prendre la mesure de leur impuissance.
— Je cherche un petit Polonais, explique-t-elle à Silke Bauer. Il a été enlevé à la fin de l’année 1941 ou au début de 1942. La Croix-Rouge polonaise a ouvert une enquête qui n’a pas abouti.
— Vous voulez rouvrir le dossier ? Vous avez de nouveaux indices ?
— C’est un peu tôt pour le dire. Sa mère est morte à Ravensbrück.
— Elle a été déportée pour résistance ?
— A priori non. J’ignore pourquoi la police allemande l’a déportée.
— Ils se sont peut-être juste débarrassés d’elle, suggère Silke Bauer.
— Comment les enquêteurs ont-ils découvert le programme de germanisation ?
— Au départ, ce n’étaient que des rumeurs persistantes. Des enfants « de bonne valeur raciale » auraient été raptés par les nazis dans les pays occupés, pour être élevés par des familles allemandes. Ça ressemblait à un conte de Croquemitaine… Et puis des milliers de photos d’enfants ont afflué des pays de l’Est et des pays baltes, et il a fallu se rendre à l’évidence. Aujourd’hui, on estime à deux cent mille le nombre d’enfants kidnappés.
— Deux cent mille ! s’exclame Irène.
— Vertigineux, n’est-ce pas ? Himmler avait ordonné à ses SS de « voler le sang pur » partout où il se trouvait. Ils repéraient les enfants de deux à douze ans qui avaient des traits « aryens ». Ensuite, avec les infirmières nazies, qu’on appelait les sœurs brunes, ils raflaient les mômes dans les écoles, les orphelinats, parfois en pleine rue.