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Elle dîne seule dans un petit restaurant grec, loin du vacarme des brasseries. Commande un verre d’ouzo en pensant à Allegra, qu’elle n’arrive pas à imaginer vieille.

Sur l’écran de son téléphone, un témoin lumineux l’avertit de l’arrivée d’un nouveau mail.

Janina Dabrowska a retrouvé les descendants du mari de Wita. Elle joint une adresse, à proximité de Lublin.

« Irena, je crois que vous aimerez ma surprise. J’ai eu du mal à la dénicher, elle avait été mélangée à un autre dossier. De quoi patienter jusqu’à votre voyage en Pologne ! »

En pièce jointe, une photo, qu’elle agrandit d’un geste impatient. Une Wita plus jeune y tient dans ses bras un petit garçon blond. Sa bouche collée à l’oreille de l’enfant, elle lui murmure un secret et il rit, chatouillé par son souffle, oubliant le gros œil noir de l’objectif. Il n’a pas plus de dix-huit mois. Une boucle blonde glisse sur l’œil droit de Wita, qui fixe le photographe d’un air tendre et frondeur. Elle rayonne. Irène mesure ce qui s’est éteint, entre cet instantané et le cliché d’Auschwitz.

La main potelée de l’enfant est posée sur le cou de sa mère, et ce détail brise le cœur d’Irène. Cette tranquille assurance d’être aimé, protégé.

Elle ose faire à ces deux-là une promesse qu’elle espère tenir.

Eva

Elles se dévisagent en silence, intimidées par la présence du magnétophone. Sur l’étiquette de la minicassette, on peut lire : « Eva Volmann, 7 novembre 1978. »

— Je n’avais pas imaginé faire un tel voyage, avoue Lucia Heller.

Depuis leur première rencontre, son visage a pris une gravité nouvelle. Elle est lestée de ces vies invisibles dont elle a cherché l’empreinte sous le préau d’une école, dans une arrière-cour, devant la vitrine d’un bijoutier qui abritait naguère une épicerie kasher ou sur les pierres tombales d’un cimetière envahi par les ronces.

— On va vraiment entendre sa voix ? demande-t-elle encore, et Irène acquiesce.

Elle n’a pas eu le courage d’écouter l’enregistrement avant l’arrivée de Lucia.

En arrivant ce matin, elle redoutait de décevoir la jeune Argentine. Ce qu’elle avait rassemblé se limitait à l’après-guerre. Un maigre butin de photos, d’évaluations, quelques correspondances. Quelques heures plus tard, la directrice déposait la cassette sur son bureau, lui jetant un nom en pâture :

— Mark Epstein.

— Je vous demande pardon ?…

— Un auteur américain d’origine allemande. En 1978, il est venu à l’ITS. Il écrivait un roman et avait besoin d’informations sur les marches de la mort.

— On l’a reçu au centre ? s’étonne Irène.

— C’était avant l’arrivée de Max Odermatt. Le directeur de l’époque croyait aux partenariats, à la circulation des énergies… Bref, Epstein a rencontré certains de nos anciens DP, et il a eu l’idée de les enregistrer. À l’époque, ça n’intéressait personne. Les cassettes sont restées au fond d’un placard du bureau du personnel. Ça a du bon, les inventaires…

— Eva ? a soufflé Irène, électrisée.

— Je ne sais pas comment il s’y est pris, mais elle a accepté de lui parler.

Les voilà assises l’une en face de l’autre, face à ce vieux magnétophone dont la bande grésille. Dans ce bruit de fond, le timbre d’Eva arrive d’outre-tombe, moins rauque que dans le souvenir d’Irène, déformé, légèrement sur la défensive. Mais c’est bien elle, son phrasé ironique, sa manière inimitable de déstabiliser l’interlocuteur. L’entretien a lieu en allemand.

E.V. Il faut vraiment dire ça ? On se croirait au tribunal ! Je dois jurer sur la Bible, aussi ?… Je m’appelle Eva Volmann. Je suis née à Varsovie le 30 avril 1930. Je travaille ici depuis 1947.

M.E. Qu’est-ce qui vous a amenée à l’ITS ?

Il y a de la douceur dans cette voix. Une main tendue qu’on peut serrer ou refuser.

E.V. Je voulais retrouver ma famille. C’était mon obsession. Je me disais qu’ici, on me donnerait les moyens de la chercher. Au début, ils ne voulaient pas en entendre parler. Ils me trouvaient trop jeune.

M.E. Quel âge aviez-vous ?

E.V. Dix-sept ans. Mais ça voulait rien dire. C’est l’âge qu’on me prêtait, comme les frusques que j’avais sur le dos. Pour moi, la seule chose qui comptait, c’était de les retrouver.

M.E. Comment avez-vous obtenu de rester ?

E.V. Qu’est-ce que tu crois ? J’ai mis le pied dans la porte !

Le rire d’Eva résonne dans la salle de réunion, et soudain, c’est comme si elle se tenait là, à côté d’elles. L’illusion est si vivace qu’Irène en a les larmes aux yeux.

E.V. J’étais tellement plus têtue qu’eux, t’as pas idée.

Epstein l’accompagne d’un rire feutré.

M.E. Donc ils vous ont gardée. Il me semble que vous êtes vite devenue l’une de leurs meilleures enquêtrices. N’est-ce pas ?

Irène entend la fierté dans la voix d’Eva :

E.V. C’est vrai que j’étais pas mauvaise. Je me donnais du mal, faut dire. Mais j’avais de la concurrence. Je me souviens d’un gars de Cracovie. À Buchenwald, il avait saboté des « expériences médicales » et sauvé la peau de pas mal de détenus. Pour les enquêtes, il était très fort. On faisait équipe. J’apprenais beaucoup rien qu’à l’observer.

M.E. Qu’est-ce qu’il est devenu ?

E.V. Il a émigré aux États-Unis au début des années cinquante. À cette époque, beaucoup de gens sont partis. Les armées d’Occupation quittaient l’Allemagne, ils avaient fermé les derniers camps de déplacés. On nous avait réunis sur la place de l’église. Toute la ville était là. C’était bien séparé, tu vois : eux d’un côté, nous de l’autre ! [Elle rit.] Les officiers américains ont déclaré qu’à partir de maintenant, le statut de DP n’existait plus. On pouvait rester ou émigrer. La République fédérale d’Allemagne, dans sa grande générosité, nous offrait un statut d’« étrangers apatrides ». Qui nous donnait le droit de vivre en Allemagne, d’y travailler, sans jamais devenir des citoyens à part entière. Tu me diras, c’était déjà un cran au-dessus de « sous-hommes » ! D’ailleurs les gens du coin étaient furieux. Ils criaient au scandale. Nous, les parasites, on n’avait rien à faire dans leur patrie ripolinée avec le fric du plan Marshall.

M.E. Pourtant, chacun de vous travaillait là depuis des années ?

E.V. Pour eux, notre travail servait qu’à remuer la fange où ils s’étaient vautrés pendant douze ans. Ils espéraient qu’on foutrait le camp avec les Américains.

M.E. Et vous, qu’est-ce que vous vouliez ?

E.V. La plupart n’envisageaient pas de vivre en Allemagne sans la protection des Alliés. On voyait bien que les anciens nazis étaient toujours là. Certains ne se cachaient même pas. Dans le village d’à côté, des anciens de la Waffen SS tenaient des meetings politiques. Ils voulaient renverser la République et instaurer le Quatrième Reich ! T’imagines le rêve ?… Les DP préféraient tout recommencer ailleurs.

M.E. Vous, vous êtes restée…

E.V. Je n’ai jamais cru que ma vie serait mieux ailleurs. Je savais que ça ne changerait rien. Et puis j’aimais mon travail. D’autres ont choisi de rester, comme le Cerveau. On se comprenait. On n’avait pas besoin de faire semblant.