Irène étale d’autres photos sur le bureau, des clichés sépia d’un autre temps, mystérieux de ce qu’ils trahissent. Les jeunes filles en fleur assises sur les marches ont dans le regard une fragilité poignante. Des couples dansent au bal de Noël 1947, près d’un homme appuyé sur ses béquilles. Sous la bannière de l’International Tracing Service, Eva relève le menton d’un air de dire : « Eh bien, quoi ? » Sur une autre photo, elle vient de gagner la compétition de natation. Sa maigreur en maillot, ses jambes de sauterelle. Sur tous les clichés, ce mélange de joie affichée et de mélancolie diffuse, comme un boitement qu’on s’appliquerait à cacher. Plus loin, Eva pose à côté de ses collègues pour le réveillon 1965. Elle a trente-cinq ans, calcule Irène, mais fait beaucoup plus jeune. Et beaucoup plus vieille.
Lucia scrute ses traits avec émotion.
— Ceux qui sont à côté d’elle, ce sont des anciens déportés ?
— Pas tous, répond Irène. Mais ils avaient en commun d’avoir tout perdu. Celui-ci, sur la droite, est un ancien pilote. On l’appelait le Cerveau. J’ai toujours pensé qu’il était amoureux d’elle.
Lucia le trouve séduisant.
— Ces gens, c’était un peu comme une famille pour elle ? interroge-t-elle, songeuse.
Irène se demande si le mot aurait blessé Eva.
— Je ne sais pas.
— Je suis heureuse qu’elle n’ait pas fini sa vie seule.
— Elle n’était pas seule, la rassure Irène, bien qu’elle sache que c’est aussi un mensonge.
En traversant le parc, Lucia lui confie qu’elle a obéi à une impulsion profonde. Elle l’a fait contre le silence des siens, celui de son grand-père. Ce silence se dressait comme un mur, il était fait de terreur et d’un chagrin inexprimable. Elle n’avait pas l’intention de le briser, dit-elle, mais de se relier à ceux qui n’étaient plus là, de les écouter. Elle sait qu’elle en sera changée, même si elle redoute la part d’ombre de ces vies ravagées. Craint de ne plus aimer ses enfants que dans l’angoisse de les perdre.
— Quand mon fils est né, répond Irène, je rêvais de son minuscule cadavre et je me réveillais en larmes. Aujourd’hui, j’ai peur qu’on le blesse, qu’on lui fasse du mal. Ça me réveille la nuit. Aimer rend fort et fragile. Eva se défendait contre l’attachement, mais elle était désarmée par l’amour de son chat. Sans amour, à quoi ressembleraient nos vies ?
— Elles seraient sèches, dit Lucia.
— C’est pour ça que vous êtes allée à leur rencontre. Désormais ils font partie de vous. Ne laissez pas leur mort éclipser leur vie.
Irène s’entend prononcer ces mots, comme si elle se parlait à elle-même. Elle se sent privilégiée d’avoir connu Eva. Elle gardera, près du portrait au chat, l’adolescente du ghetto de Varsovie, la jeune fille fluette qui traquait les anciens nazis. Celle qui ne se laissait intimider par personne, mais ne pouvait évoquer ses petits frères sans que la blessure affleure.
Elle regarde la jeune femme s’éloigner vers le portail, le vent du soir fait trembler la plume de son chapeau. Avant de disparaître, Lucia se retourne et lui sourit.
Piotr
— Tu as essayé de les séparer ?
Henning hoche la tête avec lassitude :
— On met une heure et demie à les endormir, ils font un cycle de sommeil et se réveillent inconsolables. Au milieu de la nuit, je ne me rendors pas. Je pense au réchauffement climatique, à l’extinction des espèces, à l’élection de Trump… À tout prendre, je préfère que les jumeaux fassent la java entre 21 heures et 2 heures du matin.
— Refais-toi un café, va, lui dit-elle avec compassion.
Ils sirotent une lavasse à l’arrière-goût de soupe lyophilisée, en étudiant les reflets psychédéliques que le soleil dessine sur les tapisseries du hall.
— Où en es-tu de ton enquête ?
Henning remonte depuis des semaines la piste d’une alliance gravée d’une inscription en cyrillique.
— L’anneau appartenait à un déporté bulgare, répond-il. Il est mort au Revier de Dachau. Je crois avoir retrouvé sa fille à Gabrovo, au centre de la Bulgarie. Il faut que je vérifie quelques infos auprès de la Croix-Rouge avant de lui écrire.
En principe, Henning doit proposer à la descendante de se déplacer à Bad Arolsen ou lui envoyer l’objet, mais il aimerait profiter de quelques jours de congé pour se rendre sur place.
— Ça a l’air joli, j’ai regardé : la ville est adossée à la montagne du Grand Balkan. Mais là, si je laisse ma femme seule avec les jumeaux, elle me quitte.
— Emmène-la. Déposez les mômes devant la porte de tes parents et démarrez en trombe.
L’œil dans le vague, Henning paraît tenté.
— Tu as des nouvelles de Wita ? demande-t-il, comme s’il était naturel de se donner des nouvelles d’une femme morte il y a soixante et onze ans.
Irène lui montre les photos d’Auschwitz, celle avec son fils.
— Quelle tragédie, murmure-t-il. Tu as une piste pour le gamin ?
Elle a appelé plusieurs personnes que Silke Bauer avait interviewées pour son livre. L’une est morte l’année dernière. Une autre travaillait après la guerre dans un centre pour enfants non accompagnés. Elle se souvient des petits qu’on arrachait à leur famille d’accueil et qui pleuraient des nuits entières, recommençaient à mouiller leurs draps. Elle en venait à douter du bien-fondé de leur mission. Il y avait des Polonais, oui. Elle ne se souvenait plus des noms, c’était trop loin et, de toute façon, ils portaient tous des prénoms allemands. Un petit avait été rendu à sa mère biologique, qui vivait près de Dantzig. Il avait fugué quelques semaines plus tard pour retrouver sa mère adoptive. « Ces histoires étaient un crève-cœur, a-t-elle résumé. On finissait par penser que le mieux était de les laisser là, s’ils étaient bien. Mais Piotr n’était pas d’accord. Il remuait ciel et terre pour retrouver les parents des mômes. » Qui ça ? Piotr Waliński. Un Polonais qui aidait les organisations alliées sur le terrain. Épuisant de ténacité. Même son de cloche chez sa dernière interlocutrice, jointe la veille au téléphone dans le quartier londonien de Chelsea. Amusée, elle a évoqué cet « emmerdeur infatigable ». La bête noire des militaires américains et des organisations allemandes de protection de l’enfance. Piotr ne se laissait pas endormir par des promesses, il revenait toujours à la charge. Elles l’avaient surnommé « Bull ». Il recoupait les informations, ouvrait lui-même l’abondant courrier qui arrivait chaque jour au quartier général des organisations de secours alliées. Très vite, tout le monde avait pris l’habitude de lui confier les affaires les plus délicates.
— « Le taureau. » C’est lui qu’il te faut, résume Henning.
— Il a émigré aux États-Unis. Il est probablement mort, soupire Irène.
Henning prend les paris ; les teigneux ont des ressources insoupçonnées.
Deux jours plus tard, Irène lui offre un objet en forme de conque :
— Tu le branches dans la chambre des jumeaux et ils s’endorment avec le bruit de la mer, le chant des baleines, le frémissement du vent dans une bambouseraie. Il y a aussi les sons du ventre maternel. J’ai essayé, c’est hypnotisant.
— Où as-tu trouvé cette merveille ?
— À Göttingen.
— Tu es ma bienfaitrice. Moi aussi j’ai une surprise pour toi.
Il lui tend une carte postale du Golden Bridge dans le soleil couchant. Au dos, quelques mots tracés d’une écriture ample :
« À tous mes amis de la Child Search Branch, un salut amical de San Francisco où les rues en pente entraînent mon cœur et ma pensée vers vous. J’habite une petite maison rouge avec vue sur les toits. Je vous attends.