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— La demande d’enquête sur le petit Karol a été confiée en 1949 à la Croix-Rouge de Varsovie, l’interrompt Irène, le cœur battant.

— Oui, ma petite dame. Je l’ai noté dans mon carnet. À l’époque j’ai bien pensé que ça pouvait être le gamin Winter, mais la photo était trop vieille pour nous aider. Entre un gamin de dix-huit mois et un adolescent, c’est pas évident de voir la ressemblance. Je ne me suis pas laissé démonter, j’ai pourri la vie des Américains pendant des semaines. Je leur répétais : on a assez de soupçons pour leur retirer le gamin. À la fin, le major m’a pris entre quatre-z-yeux et m’a expliqué que mes indices n’étaient pas concluants. En ce temps-là, les militaires, c’étaient les patrons. Ils maîtrisaient bien le billard à trois bandes… Il m’a conseillé de laisser tomber, si je ne voulais pas être renvoyé en Pologne à coups de pied au cul. Je ne tenais pas à y retourner. Je me méfiais des Soviétiques autant que des Allemands. Alors j’ai fermé ma gueule et on a classé l’affaire.

— Je comprends, dit Irène.

— Je n’en suis pas fier. Ça arrivait souvent. Ils enterraient certains dossiers, surtout quand les gosses venaient des pays de l’Est. C’est pour ça que j’ai commencé à tout noter. Les noms, les dates. Je me disais que l’un d’entre eux viendrait peut-être frapper à ma porte un jour. J’y pense souvent. Je me demande ce qu’ils sont devenus. Le petit Karl, on voyait que c’était un bon gamin. Vous allez me dire, au moins il était aimé. C’est vrai. Mais vous croyez, vous, qu’on pousse droit sur un sol empoisonné ? Que l’amour suffit à racheter le crime et le mensonge ? Moi, je pense que tôt ou tard ça se déglingue. J’espère me tromper. Vous allez arriver à le retrouver ?

— Grâce à vous, j’ai un vrai début de piste. Pouvez-vous me dicter leur adresse de l’époque ?

Elle écrit sur son agenda : Karl Winter. Fils adoptif d’Otto et Irma Winter. En 1949, vit à Munich. Au numéro 11 de la Rosenstrasse.

Hanno

Elle est troublée de le trouver changé. C’est presque imperceptible, un surcroît d’assurance. Petit, il veillait sur elle avec une candeur irrésistible. Lui offrait son argent de poche pour financer la nouvelle chaudière, s’inquiétait de son programme quand il partait chez son père. Il n’était pas certain qu’elle pouvait survivre sans lui. Aujourd’hui encore, elle perçoit que sa tendresse est tissée de scrupules. Elle préférerait qu’il n’en ait pas, se réjouit qu’il s’émancipe. Elle n’a jamais voulu lui donner le sentiment qu’elle n’avait pas de vie en dehors de lui, même si, pour être honnête, ça a longtemps été le cas.

Les premières années après son divorce, elle souffrait de le voir sans cesse transbahuté. Comme s’il n’était chez lui nulle part, toujours de passage. Cette culpabilité s’ajoutait à celle d’avoir détruit son mariage. Elle instaurait des rituels festifs, participait aux sorties scolaires, organisait des anniversaires épuisants, déployait beaucoup d’énergie pour être une bonne mère. Très vite, ils avaient adopté les Glaser, à moins que ce ne fût l’inverse, et Irène s’était sentie moins seule et moins écrasée. Les week-ends où Hanno était chez son père, elle retrouvait le plaisir de s’endormir à l’aube, de bavarder des heures au téléphone, de lire en pyjama devant la cheminée. Elle acceptait des dîners et des verres, quelques liaisons sans lendemain. Elle protégeait son fils et leur fragile équilibre. Hanno n’a rencontré qu’un seul de ses amants et l’a détesté, opposant à ses tentatives de séduction une froideur prussienne. Par la suite, personne n’a compté assez pour qu’elle ait envie de le lui présenter. Ça l’arrangeait de compartimenter sa vie. De ne plus se risquer à aimer personne en dehors de sa tribu.

Son travail est devenu une seconde colonne vertébrale, qui lui donnait confiance en elle et une forme d’autorité. Maintenant que Hanno vit à Göttingen, elle a de plus en plus de mal à couper. Chercher, remonter des pistes effacées la passionne et le reste de sa vie peine à rivaliser avec cette intensité. Hanno en prend parfois ombrage. Ce week-end, elle est toute à lui. Après des semaines le nez dans ses enquêtes, elle savoure la joie de retrouver son fils.

Après une longue marche en forêt, ils se réchauffent en savourant un vin chaud au marché de Noël. L’air est saturé d’effluves de cannelle, de bière et de saucisses grillées.

— Tu pars quand, finalement ? lui demande Hanno.

Sa réponse est couverte par des rires sonores. Elle répète :

— La première semaine des vacances !

— C’est glauque d’y aller seule. Tu ne veux pas que je t’accompagne ?

Il le propose avec si peu de conviction qu’elle éclate de rire. La Pologne lui évoque Auschwitz, qu’il a visité une fois avec sa classe et une fois avec elle. C’était il y a deux ans, en novembre. Après le camp, ils avaient passé quelques jours à Cracovie. Mais Hanno ne se souvient que du smog de pollution qui escamotait les monuments, la splendeur et le raffinement de l’architecture. Le brouillard jaune emprisonnait la ville de son air fétide, au point que les passants se couvraient le visage d’un masque.

— Ne t’inquiète pas. Cette fois je vais à Lublin et à Varsovie.

Cette perspective semble le soulager. Il la voudrait plus légère. Que l’ITS ne soit qu’un travail cantonné aux heures de bureau.

Alors qu’ils viennent de charger un sapin dans la voiture et roulent à travers la forêt, il dit : « J’ai rencontré quelqu’un », avec une hâte maladroite qui l’attendrit. Il aimerait traiter cette nouvelle comme un événement de moindre importance mais n’y parvient pas. Et à brûle-pourpoint, dans cette parenthèse de route et de nuit, il lui demande si elle a aimé son père.

Elle hésite, sent qu’il attend qu’elle lui parle en adulte. Elle se connaissait mal quand elle a rencontré Wilhelm. Il avait presque le double de son âge. Un homme fait, sûr de son désir. Flattée, elle s’était laissé courtiser. Le parc où ils s’étaient rencontrés ressemblait à cet homme : élégant, romantique et un peu désuet. Son attirance pour Wilhelm était ce pianissimo qu’elle associait à une vie sérieuse, celle qui finirait de l’arracher à un monde étriqué. La passion lui semblait un feu immature, elle lui préférait un socle plus solide. Elle aimait l’intimité de la vie conjugale. Ce n’était pas un amour risqué, il prenait peu de place et lui laissait le champ libre. Elle aurait pu devenir une Bovary exilée, une Lady Chatterley de la Hesse. Au lieu de quoi elle s’était consacrée à une mission qui avait fini par dynamiter son mariage. Tout s’était délité en très peu de temps, comme s’ils avaient été les jouets d’une illusion.

Quand elle pense à son ex-mari, le conte de Barbe-Bleue lui revient en mémoire. Wilhelm pouvait tout accepter d’elle, à condition qu’elle respecte son silence et ce qu’il défendait. Le trousseau de clefs, c’est Eva qui le lui a donné. C’étaient les archives, les livres qu’elle planquait au grenier. Pour finir, sa curiosité a été la plus forte. A-t-elle trahi son mari ? Sans doute. En violant leur pacte tacite, elle lui révélait qu’elle n’avait jamais été sienne, et n’avait pas épousé un clan. Ils se sont aimés tant que le silence a tenu, avec une douceur qui aurait sans doute viré à la tiédeur au fil des années. L’enfant aurait été leur ciment. Pour le protéger, peut-être qu’elle aurait choisi de se taire.