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Elle a aimé Wilhelm, c’est ce qu’elle lui dit. Elle sent qu’il avait besoin de l’entendre. Elle ignore si son père se confie à lui, s’il réécrit leur histoire à la lueur de son dénouement.

Hanno avait onze ans, son grand-père venait de mourir. Elle l’aidait à enfiler un pull à col roulé noir quand il avait cherché son regard :

— Pourquoi il veut pas que tu viennes, Papa ?

Les enterrements réconcilient parfois les ennemis, enterrent les vieilles querelles. Elle savait que Wilhelm ne lui pardonnerait jamais.

— Tu sais, je ne fais plus partie de la famille. Et ton grand-père et moi, on se comprenait mal. Mais toi, il t’aimait beaucoup et c’est important que tu lui dises au revoir.

— Oma, elle dit que tu racontes des mensonges. Opa, il a jamais été nazi.

— Je n’ai jamais dit ça, avait-elle répondu, ravalant sa colère.

Elle en voulait à cette vieille femme butée de mêler son fils à cette histoire. De le prendre à témoin de griefs qui la dépassaient. Ses grands-parents lui parlaient d’elle, sans voir combien leurs insinuations le blessaient. À cet instant, elle avait réalisé qu’en grandissant, il aurait besoin de connaître la vérité sur l’incident qui avait détruit leur famille. Un jour, se disait-elle, il voudra savoir. Puisse ce jour arriver le plus tard possible.

— Comment on sait qu’on est amoureux ? demande Hanno au moment où elle coupe le contact.

Sa réponse le pousse à se livrer à son tour. Avec Hermine, rien n’est jamais gagné, avoue-t-il en riant. Elle se montre tantôt forte et tantôt vulnérable, taquine ses réflexes chevaleresques mais l’appelle au cœur de la nuit, terrassée par des angoisses de fin du monde. Il ne sait comment être présent sans l’étouffer.

— Ça viendra, ne t’en fais pas. C’est important que tu restes spontané. Que tu sois pleinement toi-même. Tu es heureux ?

Il acquiesce en souriant. Ils peuvent discuter pendant des heures. Hermine l’invite à être exigeant, à creuser sous la surface.

— Tiens, par exemple, tout le monde veut planter des arbres. Quand tu fais le plein d’essence, si tu paies trente centimes de plus, on t’explique que tu finances une plantation. Et tu as l’impression de contribuer à l’écologie. Si on sauve la planète, ce sera un peu grâce à ta voiture ! Sauf que les industries fossiles se servent de toi pour continuer à polluer tranquillement. Pour détourner l’attention des puits qu’ils forent en Afrique, ils plantent des arbres. Comme ils se foutent de la biodiversité, ils plantent la mauvaise espèce au mauvais endroit. Ça flingue des écosystèmes et ça aggrave le désastre écologique. Aucun bénéfice pour la planète, mais eux s’achètent une bonne conscience sur ton dos.

— C’est nul, lâche Irène, pensant à tous ces moments où elle s’est secrètement réjouie de contribuer à un grand mouvement écologique. À ses fantasmes de reforestation de l’Amazonie.

— Aujourd’hui, les plus gros pollueurs se vantent de produire de l’énergie verte. C’est un trompe-l’œil du marketing. Il faut être plus malins qu’eux, créer des outils pour les piéger. Établir de nouvelles normes. Avec Hermine, c’est ce qu’on voudrait faire. On a des tonnes de projets !

Elle l’écoute en tisonnant le feu, en grillant des châtaignes, en décorant le sapin. Quand il parle de ce qui l’anime, il devient volubile et ses mains volent à l’appui de ses paroles. Il a de belles mains d’homme, elle les remarque pour la première fois. L’écologie, dit-il, est le combat de leur génération. C’est là que tout se joue, que tout se perd. Il est conscient qu’il leur faudra défendre leur vision face à des gens qui s’accrochent à leur toute-puissance et à leurs vieux schémas mortifères. Ça ne l’effraie pas, il brûle d’en découdre. Dans cette fougue, elle retrouve la jeune fille qu’elle a été. Cette confiance illimitée en ses propres forces.

Depuis que Hermine a surgi dans la conversation, il semble qu’elle soit partout, dirigeant la fougue de Hanno vers des objectifs pragmatiques. Myriam a raison, elle le tire vers le haut, mais Irène préférerait qu’elle le laisse mûrir à son rythme. Elle garde cette arrière-pensée pour elle. C’est si rare que son fils se confie. Elle demande :

— Quand est-ce que tu me la présentes ?

Il rit, dévoilant ses fossettes. L’espace de quelques secondes, Irène est intimidée par sa beauté. S’il a hérité de ses grands yeux noirs et de ses longs cils, il tient de son père ces cheveux bouclés de pâtre italien de la Renaissance.

— On parle souvent de toi. Hermine t’admire de m’avoir élevé seule, en travaillant à plein temps. Sa mère est plus… traditionnelle, tu vois. C’est une femme au foyer, comme Oma. Je lui ai expliqué ce que tu fais au centre. Ça l’impressionne.

Flattée, elle répond que rien ne presse. Elle sera ravie de la rencontrer quand ils estimeront le moment venu.

En attendant, il faut décider de ce qu’ils feront pour Noël. Elle voudrait aller à Paris, rêve de longues promenades, de ciné-club et de discussions endiablées avec Antoine avant le traditionnel lèche-vitrines des grands magasins du boulevard Haussmann. Hanno applaudit ce projet, il est très attaché à Antoine.

— On dormira où ? Chez Mamie ?

Ce mot vient compliquer le joyeux tableau des vacances.

Penser à sa chambre au papier peint fané donne à Irène le sentiment d’enfiler un vêtement trop petit, qui serre à faire mal.

— Pas cette année, décide-t-elle. On s’épargnera aussi le réveillon avec tes oncles, ajoute-t-elle.

D’un regard, ils scellent le pacte.

Le lundi matin, elle quitte la maison avant le lever du jour. Autour de son cou, elle enroule la grosse écharpe en laine douce que Hanno lui a offerte, pour la réchauffer quand elle arpentera les territoires de l’Est.

La veille, elle a reçu un mail de l’archiviste de Yad Vashem, l’informant que Lazar Engelmann avait témoigné au premier procès de Treblinka, en 1964. Avant de rencontrer Elvire, la fille dont il n’a jamais rien su, elle ira en consulter le compte rendu aux archives.

L’avion n’est pas très grand. Lorsqu’il décolle du tarmac de l’aéroport de Düsseldorf, elle sent qu’elle les emporte avec elle. Wita, Lazar et Eva. Là-bas, elle compte sur eux pour éclairer ses pas.

Agata

Sa première impression de Varsovie est hostile, une ville froide sous un ciel plombé. Des bourrasques glaciales la transpercent à la sortie de l’aéroport. Heureusement son écharpe est longue, et elle peut en faire trois tours. Elle se trompe de bus, erre à travers les rues, prend un métro et atterrit à la gare centrale où elle finit par dénicher un train pour la gare de Wschodnia, sur l’autre rive de la Vistule. Elle y parvient quelques minutes avant le départ de l’intercité pour Lublin et se précipite en nage sur le quai, éreintée. Janina Dabrowska, qui a offert de l’accompagner à Lublin, l’attend devant le wagon. Un sourire s’épanouit sur son visage frigorifié, quelques mèches blond platine dépassent de son bonnet rouge : « Bienvenue en Pologne, Irena. On se rencontre enfin ! Je vous imaginais blonde et sévère, comme une héroïne d’Hitchcock… En fait vous êtes brune et jolie. Tout le contraire ! » Irène lui serre la main, et note que Janina porte un rouge à lèvres assorti à son bonnet.