Des exclamations fusent, quelques rires. Irène précise qu’elle est française et cherche aussi des informations sur Wita, la première femme de Marek. Ce prénom n’éveille aucune lueur d’intérêt dans l’assistance. En revanche, chacun y va de son anecdote pour illustrer la bravoure et la loyauté de Marek. Les joues empourprées par la vodka, Janina ne sait où donner de la tête. Wladek montre fièrement à Irène un brassard rouge et blanc qui appartenait à son grand-père et porte le sigle de l’Armée de l’intérieur, AK. Le tissu s’effiloche aux extrémités. Il lui fait remarquer une tache de sang séché sur le blanc jauni. Dans les forêts de la région, les combats se sont poursuivis jusqu’à la fin des années cinquante. À l’atelier de sciage, ils retrouvent encore des balles dans les troncs des arbres.
Irène parcourt l’album-photos, espérant y trouver des clichés de Wita et du petit. Mais ce ne sont que des souvenirs de maquis où de jeunes partisans fument en uniforme ou posent tout sourire avec leur arme. S’attardant sur le visage de Marek, elle peut imaginer Wita tomber amoureuse de ce regard décidé, de cette bouche sensuelle, et le rester malgré l’épuisement d’une vie dangereuse.
Elle demande à Janusz quel père il était, et Janina lui traduit sa réponse :
— Sévère. La guerre l’avait endurci. Je redoutais ses colères ! Il m’a appris à être courageux. Et la nature, les animaux. Il voulait que je sois capable de survivre dans la forêt. C’était un homme de l’ancien temps. Un héros. Je ne l’ai jamais vu pleurer, même pas à la mort de ma mère. Il avait été torturé par les communistes. Il avait des cicatrices. Il me répétait : « Sois un homme, et reste-le en toute circonstance. » Moi aussi, je dis ça à mes fils.
Irène avale un biscuit sec car l’alcool lui monte à la tête. Autour d’elle, les verres se remplissent et se vident à un rythme soutenu, les conversations sont ponctuées de rires sonores. Les invités ont oublié sa présence. Elle en profite pour demander s’il existe des photos de Wita, des souvenirs de leur mariage.
Janusz n’en a jamais vu. Son père en a peut-être emporté avec lui, quand il a rejoint les partisans dans la forêt. Après la guerre il n’y avait plus rien. Marek n’évoquait pas sa première épouse. Il fuyait ce qui le ramenait à la guerre et à ceux qu’il avait perdus. Mieux valait se concentrer sur le présent.
— Et puis ma mère était jalouse, alors il faisait attention, précise-t-il avec un clin d’œil.
— Il ne parlait jamais de l’enfant ? insiste Irène.
Janina, qui a commis l’erreur d’accepter une autre vodka, traduit laborieusement sa question à leur hôte, qui fronce les sourcils.
— Ta dziewczynka ? interroge-t-il.
— Nie, répond Janina.
Ils discutent et semblent ne pas arriver à se mettre d’accord. Irène peste intérieurement contre Janina, qui est pompette et lui fait défaut à un moment crucial.
— Il répète que c’était une fille, lui dit Janina en levant les yeux au ciel.
— Il doit confondre, poursuit Irène, crispée.
Janina traduit sa réponse qui irrite son interlocuteur. S’ensuit une longue tirade où l’amabilité du patriarche s’effrite, trahissant un caractère sanguin qu’il a dû hériter de son père.
— Il dit qu’il n’est pas encore sénile. C’était une fille. Une adolescente, avec des cheveux blonds. Il ne l’a vue qu’une fois, il devait avoir quatre ou cinq ans. Ensuite, son père allait lui rendre visite à Varsovie. Il se le rappelle très bien, parce que ces soirs-là il rentrait tard et s’enfermait dans son bureau. Sa mère déposait son dîner devant la porte. Il se souvient qu’elle criait : « Si ça te met dans cet état, arrête d’y aller ! À quoi ça sert ? »
Soudain Irène a un déclic :
— Cette adolescente, c’était la fille de Wita et de Marek ?
Janina traduit, l’air perplexe.
— Tak ! s’écrie Janusz. Agata.
— Où vivait-elle ? Qui s’occupait d’elle ?
Il répond, un peu radouci, et Janina traduit :
— Il ne sait pas qui s’en occupait. Il se souvient juste qu’elle vivait à Varsovie. Il ne l’a vue qu’une fois. Il pense que ça se passait mal avec sa mère. Il était trop petit, mais il dit que ses parents se disputaient à son sujet. Après, son père a commencé à aller à Varsovie.
— Est-ce qu’il a entendu parler d’un autre enfant ? Un garçon ?
Il écoute la traduction et secoue la tête, Nie.
Irène lui montre la photo de Wita et du petit Karol sur son téléphone. Nie, répète-t-il un ton plus bas, fixant l’enfant dans les bras de sa mère. Il semble déstabilisé, s’adresse de nouveau à Janina.
— Il demande s’il est mort avec elle.
Irène réalise qu’autour d’eux, les conversations se sont tues. La tension de leur échange a modifié l’atmosphère. Les hommes se sont rapprochés pour écouter. Elle les observe pendant que Janina traduit sa réponse :
— Non, elle a été assassinée à Ravensbrück avec un enfant juif.
Dans leurs regards, elle déchiffre un mélange de stupéfaction et de colère. Un mot, Żyd, parcourt l’assemblée comme une houle.
Quand il répond, la voix de Janusz vibre de colère.
— Il dit qu’elle n’était pas juive. C’est un mensonge.
— Elle non, mais le petit garçon l’était, se hâte de préciser Irène. Elle veillait sur lui dans le camp. Elle a essayé de le sauver. Ils ont été tués ensemble.
Il fulmine, et sa réponse cinglante fait pâlir Janina.
— Qu’a-t-il compris ? l’interroge Irène, stupéfaite.
La Polonaise traduit à contrecœur :
— Il dit que ce sont des calomnies. Il refuse qu’on salisse la mémoire de son père sous son toit. Il nous demande de partir. Il dit que personne, dans sa famille, n’a jamais été le valet des Juifs.
Irène se tait, médusée.
Le changement d’humeur de Janusz semble se communiquer aux autres. Leurs voix se mêlent, agressives. Un mot revient sans cesse, qu’Irène n’arrive pas à saisir.
De plus en plus mal à l’aise, Janina lui fait signe qu’elles doivent s’en aller.
Embarrassé, le beau Wladek les raccompagne à la porte et leur appelle un taxi. Il les prie d’excuser son père, dont le caractère s’aggrave en vieillissant : « La guerre est un sujet sensible. Il réveille trop de mauvais souvenirs. »
— Je ne comprends pas ce qui l’a braqué…, murmure Irène au moment où le taxi redémarre sur l’allée de graviers.
— Je suis désolée, Irena. Parfois, j’ai honte de mes compatriotes.
— … Et cette adolescente. Agata. Je n’ai jamais envisagé que Wita pouvait avoir un autre enfant. Quel âge aurait-elle, aujourd’hui ?
— Dans les quatre-vingts ans, calcule Janina.
— Si elle est en vie, il faut qu’on la retrouve.
Stefan
Choquées par l’incident, elles ont fait une longue promenade dans le vieux Lublin, profitant d’un rayon de soleil. En fin d’après-midi, une averse de neige les a poussées à regagner l’hôtel. Pendant que Janina se repose dans sa chambre, Irène s’offre une séance au spa. Dans le bain bouillonnant, la rage du vieux Janusz lui apparaît plus symptomatique qu’effrayante. Elle se demande si Marek, toutes ces années, a ressenti le manque de Wita. S’il s’empêchait de penser à elle et au petit Karol. Luttait pour garder close la porte du passé. Sa dureté n’était peut-être qu’une fragilité protégée coûte que coûte. Elle songe à Wilhelm qui l’a rayée de sa vie du jour au lendemain, déposant le bébé à sa porte comme sur le palier d’une crèche, et se bornant à lui laisser des messages lapidaires pour l’informer d’un vaccin ou d’une rougeole. Irène, elle, n’efface rien ni personne ; elle avance avec son passé sur l’épaule, et ses erreurs pèsent le même poids que ses bonnes fortunes. Elle n’y voit qu’un sillon de choix infimes, peut-être juste des oscillations dans le courant.