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Était-ce l’évocation du camp de prisonniers ? Le ton de la conversation avait changé. Tendant l’oreille, elle avait compris que son beau-père évoquait l’exposition qui tournait en Allemagne depuis des mois : Guerre d’extermination. Les crimes de la Wehrmacht, 1941-1944. Elle avait provoqué un séisme dans l’opinion, des débats enflammés jusqu’au Bundestag. Les associations d’anciens combattants organisaient des manifestations. Erwin s’y était rendu avec d’autres vétérans et ne décolérait pas. Il jurait qu’ils feraient interdire cette saloperie, ils avaient des soutiens politiques.

Elle aurait dû se taire, laisser passer l’orage. Mais ce jour-là, il semblait qu’Eva ait pris possession d’elle. Elle avait envie d’en découdre, de provoquer cet homme qui enveloppait sa guerre de silence.

— Je ne comprends pas ce qui vous dérange, avait-elle dit calmement.

Surpris, son beau-père lui avait répondu que cette exposition était un tissu de mensonges, qu’elle diffamait la Wehrmacht, qu’elle les salissait tous.

Wilhelm lui envoyait des signaux muets qu’elle avait choisi d’ignorer :

— Ça me paraît difficile à soutenir. Il y a mille cinq cents photos, des lettres, des ordres de mission, des comptes rendus d’exécution… Et ce n’est qu’un échantillon.

Erwin l’avait coupée, rouge d’indignation :

— Tout ça, c’est monté de toutes pièces pour salir la Wehrmacht ! Pour insulter les morts ! Tu crois que les Français cracheraient sur leur armée ? Qu’ils exposeraient ce qu’ils ont fait à Alger ?

Elle avait rétorqué que ces crimes avaient été largement documentés par les soldats eux-mêmes. Ces clichés de fantassins posant hilares devant des pendus, ou au bord de fosses remplies de cadavres, étaient des souvenirs immortalisés pour la postérité, qu’ils gardaient dans leur portefeuille ou envoyaient à leur fiancée. Évidemment, une fois exposés au public, ils devenaient plus difficiles à assumer.

— Qu’est-ce que tu en sais ? avait-il crié.

— C’est mon travail, Erwin. Je passe mes journées dans des archives de ce genre.

Cet aveu lui avait échappé. Ils la fixaient avec stupeur, comme si elle venait de leur révéler qu’elle appartenait aux services secrets et qu’ils étaient sur écoute depuis des années.

— Tu ne sais rien, avait lâché son beau-père en la toisant avec mépris. Tu n’es qu’une gamine. Tu ne sais pas comment c’était, cette foutue guerre.

— C’est vrai, je ne sais pas. Alors racontez-moi. Vous étiez sur le front de l’Est ? En quelle année ?

Le regard de Wilhelm la brûlait. Elle n’était plus la jeune épouse, la belle-fille timide. Elle redressait les torts, exposait l’imposture. Il fallait en finir avec ce mythe de la Wehrmacht propre. De ces pauvres soldats, qui avaient découvert en 1945 des horreurs dont ils ignoraient tout. Elle ne comprenait pas que cette légende perdure, malgré des décennies de travaux historiques. Depuis six ans qu’elle travaillait à l’ITS, elle avait découvert l’étendue des crimes et des complicités. Le consentement aux spoliations, aux déportations, au travail forcé. Combien de nuits blanches, après la lecture de certains documents ? La sécheresse des rapports administratifs, la transformation des corps en unités, du meurtre en liquidation, en solution.

— Du printemps 1941 à la fin 1942, si tu veux savoir, avait répondu le vieux. Dix-neuf mois de front. Je ne l’ai pas volée, ma croix de fer. Tu sais contre quoi on se battait ? Quand on est arrivés à l’Est, les gens pleuraient de joie, parce qu’on les délivrait de Staline. Qu’est-ce que tu sais des Bolcheviques ? Tu as vu ce qu’ils ont fait là-bas ? Leurs saloperies, ça t’intéresse ? Oui, c’était une guerre horrible. Comme toutes les guerres. Elle m’a pris ma jeunesse. Gott sei dank, mon fils n’a pas eu à vivre ça. La SS était brutale, oui. Ces types-là ont du sang sur les mains. Mais la Wehrmacht a toujours été correcte.

— Non, Erwin. Une armée qui collabore à l’extermination des Juifs, qui assassine des civils n’est pas correcte. Il faut trouver un autre mot. Vous les avez vues, ces photos.

— C’est un mensonge, a-t-il murmuré, le regard fixe. On se battait contre les partisans. On n’avait pas le choix, c’était eux ou nous.

— C’étaient des gosses. Des mères, des vieux. Des gens désarmés, sans défense. Vous les avez vus, avait-elle insisté, comme si elle le forçait à regarder dans la fosse.

Brusquement Magda s’était dressée, renversant la bouteille. Une tache écarlate s’élargissait sur la nappe blanche. Elle lui avait hurlé de débarrasser le plancher, l’avait poursuivie de ses cris jusqu’à la porte. Quand Wilhelm avait tenté de la calmer, elle avait fondu en larmes. « Je ne veux plus jamais la voir, avait-elle martelé. Jamais, tu m’entends ? Comme s’il n’avait pas assez souffert comme ça, ton pauvre père. »

Sur le trottoir, Irène avait senti l’enfant bouger pour la première fois. Elle avait posé sa main sur son ventre, pour le protéger, même s’il était trop tard. Sa colère retombée, elle était submergée d’émotions contradictoires. Elle aurait voulu que Wilhelm la comprenne et lui pardonne, pleurer longuement dans ses bras. Il s’était contenté de lui ouvrir la portière passager, avec cette galanterie dont il ne pouvait se défaire. Après avoir dépassé la pancarte du village, il lui avait demandé : « Qu’est-ce qui t’a pris ? » Il avait l’air accablé.

Elle n’arrivait pas à se l’expliquer. La grossesse la mettait à fleur de peau, exacerbant la moindre contrariété. Elle espérait des paroles de réconfort qui ne venaient pas. Elle voulait bien admettre qu’elle était allée trop loin, mais sa mère avait réagi avec une telle violence…

— Elle ne supporte pas qu’on attaque mon père, avait-il répondu, comme si ça justifiait de jeter dehors sa belle-fille enceinte.

Son regard restait rivé sur la route.

Plus tard, elle l’avait enlacé avec une fièvre tissée d’angoisse. Elle voulait faire l’amour, qu’il la rassure. Il l’avait repoussée doucement et s’était tourné, il était fatigué. Les jours suivants il avait prétexté des soucis, un surcroît de travail. Des semaines avaient passé sans qu’il éprouve le besoin de la toucher. Il ne la désirait plus, il s’était détaché. Pendant six années, il avait eu besoin de la serrer dans ses bras dès qu’il passait la porte, de la tenir, de la respirer. Maintenant, il s’écartait de ce corps qui portait son enfant. Il veillait à ce qu’elle ne manque de rien, se montrait prévenant, s’inquiétait d’une douleur inexplicable, connaissait par cœur le numéro de la sage-femme. Mais chaque jour, le silence avalait ce qui restait de leur amour, avec l’avidité du Néant de L’Histoire sans fin. Elle se glaçait de l’intérieur. Son corps plein s’épanouissait sur une terre brûlée. Elle aurait préféré que Wilhelm lui fasse des reproches, qu’il brise des assiettes. Son indifférence polie la torturait.

Elle espérait que la naissance les réunirait. Hanno était venu au monde le 4 septembre. Dès le premier regard, Wilhelm avait été fou de leur enfant. Il l’avait remerciée pour ce cadeau, mais n’avait pas eu un geste pour elle et son regard était dépourvu de chaleur. Elle n’arrivait pas à l’accepter, s’effondrait dès qu’il quittait la chambre. La sage-femme lui avait dit qu’elle faisait une dépression post partum. Son ventre et son cœur étaient vides. Ce déjeuner de Pâques était la lézarde à partir de laquelle tout ce qui paraissait solide s’était désagrégé.

Le jour où il les avait ramenés de l’hôpital, en franchissant le porche, elle avait compris qu’elle était incapable de partager cette maison avec un étranger. Dans la nuit, elle lui avait dit qu’elle voulait s’en aller. Wilhelm avait objecté que le bébé était trop petit, qu’elle n’était pas remise de l’accouchement. Elle ne pouvait attendre davantage. Il n’avait pas bataillé longtemps. Si elle voulait divorcer, soit. Elle en porterait la responsabilité.