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Raconter ce naufrage à son fils était impossible. Quinze ans plus tard, elle s’était contentée de retracer les grandes lignes de la dispute avec son beau-père, et d’avouer que Wilhelm ne lui avait jamais pardonné.

— Alors Opa c’était un salaud ! Il a tué des innocents !

La douleur dans sa voix, sur son visage.

— Je ne sais pas, mon chéri. Peut-être que ton grand-père n’a rien fait. Certains ont refusé de commettre ces crimes, d’autres n’y ont jamais été mêlés. Il y a aussi des soldats qui ont déserté et qu’on a fusillés, ou envoyés dans des bataillons disciplinaires.

— Mais ceux qui refusaient de tirer sur les gens, on les fusillait ?

— Pas s’ils refusaient de tuer des civils. Ils n’étaient pas sanctionnés pour ça.

— Alors pourquoi ils l’ont fait ? a demandé Hanno.

Il avait l’air si vulnérable, avec ses doigts tachés d’encre, ses lunettes rouges et ses boucles en bataille. Elle aurait aimé pouvoir lui dire : « Ne t’inquiète pas, ce n’est pas pour de vrai. À la fin l’ogre meurt, et le Petit Poucet s’échappe avec ses frères. »

— Parce que c’est dur de désobéir à un ordre. Surtout pour un soldat. Et encore plus difficile de se désolidariser du groupe. Parce qu’on leur avait répété que ces gens étaient des sous-hommes, que leur vie ne valait rien. Que les Juifs étaient tous des partisans, des communistes. Et que s’ils ne tuaient pas leurs enfants, ils grandiraient et se vengeraient.

Hanno réfléchissait.

— Pourquoi il t’a pas défendue, Papa ?

— Je l’ai blessé, en me disputant avec ton grand-père.

— Mais tu disais la vérité !

— Même quand on dit la vérité, on peut avoir tort, lui a-t-elle répondu avec un sourire triste.

Elle se rappelait la détresse qui avait suivi sa résolution. Le lendemain, elle avait rempli des valises et des cartons de livres, mais elle était épuisée et ne savait où aller. Ce matin-là, Eva lui avait rendu visite et l’avait trouvée en larmes dans la cuisine, le bébé au sein. Une heure plus tard, elle entassait leurs affaires dans sa voiture, balayant les scrupules d’Irène. Elle avait une chambre d’ami qui n’avait jamais servi, et un chat misanthrope. Mais ça, c’était son problème.

Pendant trois mois, Irène et son fils avaient bousculé sa tranquillité, et Eva avait veillé sur eux à sa manière. Même si elle s’en défendait, elle s’était attachée à Hanno. Quand elle était de bonne humeur, elle lui parlait en yiddish, l’appelait Tatele. Elle les aurait gardés plus longtemps, mais Irène ne voulait pas abuser de son amitié. Elle avait fini par trouver un studio à louer en centre-ville.

Une fois livrée à elle-même, la tristesse l’avait rattrapée. Elle avait dérivé pendant des semaines, accomplissant des gestes somnambules pour le bébé. Et peu à peu, Hanno l’avait forcée à revenir. Elle se souvient encore de l’intensité de son regard myope, de la force de ses doigts minuscules. Il l’avait conquise, comme un territoire. Avec ses pleurs aigrelets et ses sourires aux anges, l’odeur du lait et de la peau. Elle n’était pas seule. Il était temps d’affronter cette vie, de la goûter.

Au début de l’année suivante, elle avait repris le travail. Chaque enquête était un défi intellectuel qui lui permettait d’échapper à son chagrin, à sa culpabilité. Elle allait mieux. Parfois elle s’étonnait de ne pas souffrir. La perte devenait plus douce, comme une chute sur le sable. Son quotidien était dense et harassant, elle n’avait pas le temps de penser à elle et en était soulagée.

Un soir, elle avait allumé la télé à une heure tardive. Elle était tombée sur une émission en direct. La présentatrice au brushing impeccable interviewait un vétéran de la Wehrmacht. L’exposition continuait à faire parler d’elle. Dans chaque ville où elle s’arrêtait, des foules de militants d’extrême droite défilaient avec des pancartes : « Gloire et honneur de l’armée allemande ! », « Aujourd’hui comme hier, tout pour l’Allemagne ! » Des anciens combattants s’exprimaient dans les journaux, se disputaient devant les caméras. Cette nuit-là, un vieillard tremblait sous les lumières cruelles du plateau.

— Qu’avez-vous ressenti en visitant l’exposition ? l’interrogeait la journaliste avec un sourire indéchiffrable.

Elle avait forcé sur le fond de teint, ou rentrait des sports d’hiver.

— Ça m’est revenu comme si c’était hier. Tout est vrai, vous comprenez ? avait-il avoué dans une expiration. Tout est vrai. Un jour, je suis entré dans une église. Dans un village, près de Tarnopol. Les gens m’ont regardé avec des yeux brûlants de haine. Ils avaient raison. Ce qu’on a fait là-bas, je ne peux pas l’oublier. Ils disaient qu’on pouvait être fiers, qu’on avait fait notre devoir de soldats. Si c’est ça, le devoir… J’ai honte du soldat allemand. J’ai honte de moi…

Secoué de sanglots, il s’effondrait, offrant à la présentatrice l’image choc qu’elle espérait.

Irène pleurait devant l’écran.

Elle éprouvait de la compassion pour cet homme. Après la guerre, les soldats qui avaient commis ces crimes avaient été absous de toute culpabilité. Et tout ce temps, pendant qu’on glorifiait la Wehrmacht, sa bravoure et ses valeurs, on les laissait affronter seuls ce que le nazisme avait fait d’eux. Ce qu’ils s’étaient fait à eux-mêmes.

Elle pensait à Erwin. À la digue qu’il avait bâtie pour se protéger de sa mémoire. Elle l’avait écroulée sans savoir ce qu’il y avait derrière. Elle ne saurait jamais. Comme elle ignorait ce qui hantait Wilhelm, ce qu’il repoussait de toutes ses forces. Dans sa croisade contre le déni, elle l’avait oublié.

C’est ce qu’elle a essayé de dire à Hanno, ce jour-là. Elle n’est pas sûre qu’il l’ait entendu.

Cette nuit, en regardant la neige glisser sans bruit sur la vieille ville, elle redoute l’épaisseur du silence.

Sabina

Au troisième étage d’un immeuble récent, l’appartement de la rescapée donne sur le parc. Elle l’accueille avec une politesse distante. Vêtue d’un élégant chemisier en soie mauve et d’un pantalon noir, elle s’est maquillée avec soin et la scrute, de son regard d’oiseau. Elle est très âgée, fragile à se briser. Appuyée sur ses béquilles, elle l’invite à la suivre dans un salon baigné de lumière.

Une grande bibliothèque occupe un côté de la pièce. Les murs sont décorés d’anciennes affiches de théâtre. Avec une hésitation, Sabina lui demande en allemand si elle peut lui offrir du thé ou du café. Irène l’aide à préparer le plateau et deux assiettes de szarlotka, une sorte de strudel. Sabina s’assied avec précaution dans un fauteuil en velours violet et Irène en face d’elle, sur un sofa, le dos calé par des coussins brodés. Elles n’ont pas échangé trois mots.

— La dame de la Croix-Rouge m’a prévenue qu’elle ne viendrait pas, lui dit la vieille dame. Vous êtes allemande ?

— Française.

Cette réponse semble lui enlever un poids :

— Tant mieux. J’ai toujours du mal à parler allemand.

— Où avez-vous appris le français ? demande Irène, curieuse.