— À Ravensbrück, répond la vieille dame. Avec des prisonnières, des politiques. Je me rappelle une jeune Française, Anise. Elle m’a appris la conjugaison. Déjà, je trouve le français difficile. Elle répondait, C’est plus facile que le polonais !
Sa voix chevrote un peu, mais elle est ferme et précise.
— Vous le parlez très bien, la félicite Irène en goûtant le thé, trop infusé à son goût.
Elle croque dans le gâteau pour en adoucir l’amertume.
— J’ai fait des progrès, sourit Sabina. Après la guerre, je suis allée à l’Université catholique. Je voulais étudier. C’est très important pour moi.
Elle s’interrompt, cherche le mot français.
— Sous l’Occupation, l’enseignement était… interdit, sous peine de mort. Nos professeurs nous donnent des cours en cachette. Comme ça j’ai passé mon baccalauréat à dix-sept ans. Mais après on m’a arrêtée.
— Vous étiez très jeune…
— Il y en avait d’autres avec moi. La plus jeune, peut-être quinze ans. Certaines étaient mes amies, on avait un groupe de guides secret. Avec nos parents, nous faisons des choses pour l’Armée de l’intérieur. On ne l’appelait pas encore comme ça. Les Allemands nous ont arrêtées mais ils ne trouvaient pas nos parents. C’était l’hiver, je me souviens de la neige…
Elle réfléchit, se trouble :
— Peut-être en 1941… Non, 1940. Il faisait très froid. Je ne les connaissais pas toutes. C’est après, avec la prison. Et les interrogatoires de la Gestapo…
— Où étiez-vous détenues ?
— Au château, répond la vieille dame en reposant sa tasse de thé. On croyait qu’ils vont nous fusiller. On avait peur, bien sûr. Mais on était prêtes à mourir. Pour nous, la mort c’était… abstraite. On savait que nos parents seront fiers. On ne pensait pas à nos vies brisées.
Elle choisit ses mots avec soin.
— Et puis non, ajoute-t-elle avec un sourire, ils nous ont déportées à Ravensbrück.
Dès le début, Irène est frappée par ce « nous ». Comme si toutes s’exprimaient à travers elle.
— Je suis trop bavarde, s’excuse Sabina. Parlez-moi de vous.
Irène évoque son travail d’enquêtrice.
— Vous découvrez des histoires terribles. C’est difficile, n’est-ce pas ?
— Ce n’est pas un travail qu’on oublie en rentrant le soir.
— Pourquoi choisir de faire ça ? Avez-vous une raison personnelle ? lui demande la vieille dame en la fixant avec attention.
— Le hasard, répond Irène. J’ai vu une petite annonce. Je venais de me marier. Je cherchais du travail.
— Le hasard… vous croyez ça existe ? murmure Sabina. Je crois qu’on est poussé vers certaines choses, vous savez. Comme le fer dans la flamme… Votre mari, il est allemand ?
— C’est mon ex-mari.
— Vous vous demandez ce que sa famille a fait pendant la guerre ?
— Quelquefois, répond Irène avec gêne. On n’évoquait jamais cette période.
— Oui mais c’est votre travail ! Vous ne parlez pas de ça avec lui ? C’est étrange.
Irène voudrait répondre que ce silence ne la dérangeait pas. Qu’elle s’y repliait comme dans un jardin secret. Il lui arrive de penser à ces années comme à un paradis perdu.
— Mon mari est mort, lui confie la vieille dame. Il ne voulait pas que je parle du camp. Tout de suite il me coupe : « Tu es en vie, tu es rentrée. Maintenant il ne faut plus penser à tout ça. » Alors je ne disais plus rien. Je voyais qu’il ne comprenait pas.
— Qu’est-ce qu’il ne comprenait pas ?
— … Je ne suis jamais rentrée du camp. J’y suis toujours.
Irène se demande si Eva ressentait ça. Si tous les déportés restent prisonniers du camp, comme du champ magnétique d’un trou noir.
Elles sirotent leur thé en silence.
— Vous êtes venue parce que vous cherchez quelqu’un, n’est-ce pas ? l’interroge Sabina.
Irène hoche la tête, lui tend la photo de Wita et de l’enfant :
— Wita Sobieska. Vous avez témoigné qu’elle était morte à Ravensbrück.
L’émotion trouble le regard de la vieille dame :
— Oh, Wita… Je ne la reconnais pas, sur la photo. Elle est si jolie… Elle avait beaucoup maigri au camp, mais elle avait encore un visage. Beaucoup n’avaient plus de visage. Ça nous faisait très peur. Cet enfant, c’est son petit ?
— Oui. Je le cherche aussi. Il a été enlevé par les SS.
— Ah oui, c’est vrai, je sais ça. Elle pensait le retrouver après le camp.
— Comment l’avez-vous rencontrée ?
— Oh ça…, murmure Sabina, les yeux dans le vague.
Un soleil tiède entre par la baie vitrée. Il y a, dans cet échange, une lenteur qu’Irène ne veut pas brusquer. Elle se tait, saisie par l’émotion particulière d’écouter quelqu’un qui a connu Wita. De s’en approcher à travers elle, presque à la toucher. Entre Wita et elle, il n’y a plus que Sabina. Ses mains, dont la peau diaphane laisse transparaître un lacis de veines bleues. Sa voix, sa mémoire.
— Pour vous faire comprendre, je dois raconter ce qui nous est arrivé, dit-elle, comme si elle s’en excusait.
Sabina chausse ses lunettes et se lève péniblement, pour attraper un carnet dans la bibliothèque. « Mon aide-mémoire », dit-elle. Juste après son retour de Ravensbrück, elle s’est forcée à rédiger ses souvenirs. Elle aspirait à l’oubli autant qu’elle le redoutait.
Cet été-là, elles n’étaient plus des nouvelles venues. Un an avait passé, depuis leur arrivée dans ce lieu où la splendeur de la nature était cruelle. Le lac miroitait, indifférent à leurs souffrances. La forêt était un refuge inaccessible. Les habitants vaquaient à leurs affaires comme s’ils ne voyaient rien, n’entendaient rien. Elles étaient effacées au cœur de la vie, abandonnées de tous. Elles avaient maigri. À leur tour, elles devenaient grises. Leur visage se couvrait d’un étrange duvet, certaines tombaient malades. D’autres étaient gonflées d’abcès. Les jeunes Résistantes de Lublin faisaient partie des Verfügbaren, des prisonnières à disposition qu’on pouvait réquisitionner pour toutes les tâches. Elles déchargeaient de lourdes pierres acheminées par bateau, charriaient du sable. Leurs mains étaient en sang, le sable s’incrustait sous leur tunique de coton rayée, dans leurs yeux et dans leurs narines. Elles chancelaient de fatigue à l’appel du soir et à l’appel du matin. Les plus solides soutenaient les malades pour qu’elles tiennent debout, car celles qui s’écroulaient disparaissaient dans ces transports noirs dont l’évocation suffisait à les glacer. Bon an mal an, elles avaient appris à survivre. Elles savaient quelles étaient les gardiennes les plus sadiques, quelles prisonnières renseignaient la Gestapo, ce que signifiait une convocation matinale. Certaines de leurs amies avaient été exécutées à la tombée du jour. Elles ne doutaient pas que leur tour viendrait. En attendant, elles tenaient. Parfois l’une d’entre elles demandait aux autres, saisie d’effroi : « Ai-je encore un visage ? » Elles avaient le sentiment de ne plus exister vraiment, des épouvantails en uniforme. Pourtant elles abritaient encore des désirs, des rêves, un appétit du monde et de la vie. Elles avaient parfois échangé leur maigre portion quotidienne de pain contre un livre. Une folie, mais ces instants de lecture volés leur donnaient de la force. Écroulées sur leur paillasse, elles se racontaient avant l’extinction des feux des histoires qui repoussaient les murs. Au fond d’elles, quelque chose refusait d’abdiquer. C’était l’été 1942. Il avait fait froid jusqu’à la fin juin, puis la chaleur s’était abattue sur les baraquements, les carrières de sable.
Un jour de la fin juillet, six d’entre elles avaient été convoquées au Revier, dont Sabina. L’infirmerie était souvent une étape avant la mort par fusillade, par injection ou au bout d’un transport noir. Sabina se souvient de la douceur de l’air, d’un ciel irisé de lueurs mauves. Elle avait pensé, C’est mon dernier matin, presque soulagée.