Leur malheur les avait rendues célèbres. À l’époque, les Polonaises avaient conquis des postes importants dans le camp. Certaines étaient chefs de block, d’autres travaillaient au Revier ou dans l’administration. Celles qui avaient un peu de pouvoir défendaient les autres, et en premier lieu les Kaninchen, qui inspiraient la pitié. Grâce à elles, Sabina et ses compagnes économisaient leurs forces.
Un jour, les SS étaient venus chercher des filles pour le bordel des soldats. On promettait aux volontaires qu’elles seraient libérées plus tôt. Elles savaient ce que valaient les promesses des SS. Les estropier ne suffisait pas ? Ils voulaient les prostituer, en plus ? Elles avaient dit, Il faudra nous tuer d’abord. L’une d’entre elles avait traduit leur réponse en allemand, un crachat au visage des gardes. Cet instant avait été leur Rubicon. Elles ne survivraient pas à n’importe quel prix. Elles n’étaient pas tombées si bas. Le sentir les rendait à elles-mêmes.
— Au début de l’hiver, ça doit être en 1943, peut-être le mois de février… ils commencent de tuer nos camarades.
Les médecins nazis détruisaient les traces de leurs crimes. Elles avaient compris qu’elles étaient condamnées.
— Nous sommes prises au piège, dit Sabina. Comment faire ? On ne savait pas, c’était effrayant. Un soir, une prisonnière nous a dit, Vous êtes lâches. Vous vous laissez faire. Ça nous faisait honte, parce qu’elle a raison.
— Qu’est-ce que vous auriez pu faire ?
— Résister, dit Sabina, un éclair dans les yeux. Même si le prix est la mort.
Au début du mois de mars, une jeune fille de leur groupe fut convoquée au Revier. Elle refusa de s’y rendre. Ce premier « non » fut suivi de beaucoup d’autres. Elles prenaient conscience de leur force collective.
— Le commandant a ordonné qu’on nous traîne au Revier. Alors on a écrit un pétition.
Elle tourne les pages du carnet, en retrouve le texte. En tant que prisonnières politiques, elles dénonçaient les opérations pratiquées sur des femmes en bonne santé ; les handicaps, les mutilations et les décès qui en avaient résulté. La législation internationale interdisait les expérimentations forcées sur des êtres humains. Elles exigeaient que le commandant y mette fin. Elles n’avaient aucun espoir d’être entendues. Ce qui leur importait était de tenir une position coûte que coûte.
— Un dimanche, nous avons manifesté sur l’allée centrale, raconte Sabina, le regard brillant. Tout le camp nous regarde défiler avec nos béquilles. Personne n’a jamais vu ça à Ravensbrück !
Le commandant leur fit répondre que ces prétendues opérations étaient un délire de femmes hystériques.
Pour les punir, on les renvoya aux travaux de force. Ces invalides s’épuiseraient à décharger des briques et des pierres. Elles en profitèrent pour raconter leur martyre aux autres prisonnières. Le lendemain, les SS les consignaient dans leur block. Cette victoire les encouragea à témoigner. Si le monde extérieur apprenait ce qui leur était arrivé, les SS hésiteraient peut-être à les tuer. L’une d’entre elles eut l’idée de joindre des messages aux courriers censurés qu’elle envoyait à ses parents, se servant d’urine en guise d’encre sympathique. Via l’Armée de l’intérieur, sa mère transmit les informations au gouvernement polonais en exil à Londres. C’est ainsi qu’un soir, la BBC parla du martyre des jeunes Résistantes de Lublin dans son bulletin quotidien.
On les enferma des jours entiers sans eau ni nourriture. Fou de rage, le commandant menaçait de réduire leur block en poussière. Comment ces estropiées osaient-elles lui tenir tête ? À Ravensbrück, la mutinerie des Kaninchen était sur toutes les langues. Leur résistance galvanisait les prisonnières.
À mesure que Sabina ressuscite leur épopée, sa voix s’anime et laisse affleurer un humour féroce. Suspendue à son récit, Irène se demande comment elle a pu la voir si fragile, tout à l’heure.
— Où avez-vous puisé tant de force ? demande-t-elle.
Sabina répond que le premier refus est le plus dur. Les suivants coûtent moins. Le camp lui a appris que la liberté commence au fond de soi. Il faut se défaire d’un sentiment d’impuissance, repousser la peur. La liberté se fraie un chemin à travers les murs les plus épais, mais elle oblige à se hisser à sa hauteur. Une fois engagée sur cette voie, il n’y a pas de retour en arrière.
— Les SS ne savaient plus quoi faire avec nous, s’amuse la vieille dame. Ils étaient furieux.
Des mois durant ils les harcelèrent, inventèrent des châtiments nouveaux. Faute d’arriver à les briser, ils décidèrent qu’elles étaient folles et les déménagèrent dans le block 32, à l’extrême limite du camp.
— Dans notre block, il y avait du beau monde, dit Sabina. Des Résistantes françaises, des prisonnières de l’Armée rouge, des Polonaises… Et Wita.
— Parlez-moi d’elle.
— Elle disait très peu sur sa vie, réfléchit la vieille dame en ôtant ses lunettes. Elle était à Auschwitz avant, c’est encore plus dur que Ravensbrück. Elle faisait attention, elle avait peur des espionnes. Mais on pouvait lui faire confiance.
Au début de l’hiver 1944, Sabina fut terrassée par une fièvre soudaine. Elle ignorait ce que les médecins SS lui avaient inoculé et craignait d’en mourir. Retourner au Revier était trop risqué. Wita veilla sur elle des nuits entières, lui faisant boire de la tisane qu’elle avait dérobée. La fièvre finit par tomber, et ces heures d’angoisse les rapprochèrent. Un jour, Wita lui parla de son fils. Les Allemands l’avaient emmené, prétextant des examens médicaux obligatoires. Sans nouvelles, elle était allée jusqu’à Varsovie pour le retrouver. Elle avait erré d’un bureau à l’autre, questionnant des visages de pierre. Pour finir, la police allemande l’avait jetée en prison. Des semaines de cachot, d’humiliations, avant d’être déportée à l’aube vers une destination inconnue. À Pawiak, une détenue avait vu un groupe d’enfants monter dans un train pour l’Allemagne. Elle s’accrochait à l’espoir que le sien était vivant. Dès qu’elle sortirait d’ici, elle partirait à sa recherche.
— Elle vous parlait de sa fille ?
— Oui, mais elle s’inquiétait surtout pour le petit. Sa fille était à l’abri, chez sa sœur.
— À Varsovie ? Vous êtes sûre ?
— C’est vieux, vous savez… Je n’ai pas noté ça. Je crois que c’est ça. Chez sa sœur.
— Excusez-moi, je dois passer un coup de fil.
Irène sort sur le balcon, allume une cigarette et appelle Janina à Varsovie. Comment s’appelait la sœur de Wita, déjà ?
Janina cherche dans ses papiers. C’est facile, c’est elle qui a sollicité la recherche du petit Karol. Ah, voilà. Maria Koslowa. Elle avait donné une adresse à Wola. Ce n’est pas loin de chez elle, elle va y faire un saut.
— Comment ça se passe avec Madame Marczak ? s’inquiète Janina. Il paraît qu’elle est difficile…
— Elle est extraordinaire, chuchote Irène.
— Vous avez parlé de Varsovie, ça me rappelle une chose, lui dit Sabina quand elle regagne le salon. Le dernier automne, on a vu arriver une foule de femmes et d’enfants de Varsovie. Les Allemands brûlaient la ville, ils déportaient tout le monde. On les a mis dehors, sous une tente, sans rien à manger ou à boire. Wita avait peur pour sa sœur, et pour la petite. Elle demande partout, mais personne ne les a vus.
Wita est morte dans l’incertitude du sort de ses deux enfants, songe Irène. La seule chose tangible, c’était cet enfant juif que le hasard avait placé sur sa route. Mourir avec lui impliquait de renoncer aux chimères et aux espoirs qui l’avaient portée jusque-là.