— Elle a été tuée avec un petit garçon, dit-elle. Vous connaissez son nom ?
— Je ne me souviens pas. C’est peut-être dans mon carnet, répond la vieille dame en le feuilletant. À la fin 1944, il y a toutes ces prisonnières des autres camps qu’on envoie à Ravensbrück. Le camp était plein de gosses. Mon Dieu, dans un état…
À ce moment-là, les Kaninchen gardaient les nouveaux fossés anti-aériens. Ce poste stratégique leur permettait de déambuler librement et de développer leur réseau de solidarité. Les SS comprenaient qu’ils perdaient la guerre. Ils étaient plus nerveux, plus imprévisibles. Le chaos et la violence augmentaient crescendo. Il fallait protéger les enfants. Elles mobilisèrent les bonnes volontés.
Certaines prisonnières adoptaient des orphelins. Les petits les appelaient leurs mamans du camp. Wita disait qu’elle avait assez des siens, mais elle était d’accord pour aider. On les avait autorisées à organiser une fête de Noël pour les enfants. Elles avaient passé des semaines à leur confectionner des cadeaux, et même créé un spectacle costumé ! Wita avait réussi à voler assez de pain et de margarine pour offrir une tartine à chacun. Malheureusement, le réveillon avait été un désastre. Les mômes étaient terrifiés par les costumes. Ils étaient si maigres qu’ils ne pouvaient avaler une bouchée. C’était sinistre… Elles qui pensaient que ce Noël ferait du bien à tout le monde, il leur avait brisé le cœur. Sabina se souvient de Wita, appuyée contre le mur. Elle regardait un petit bonhomme qui ne touchait pas à son assiette. Ses billes noires lui mangeaient la figure. Il ne faisait aucun bruit, ne bougeait pas. Elle s’était agenouillée pour lui parler. Au bout d’un moment, il lui avait tendu les bras et elle était repartie avec lui. Quand elle travaillait, elle le confiait à celles qui restaient au block. À son retour, il ne la quittait pas d’une semelle. Il était minuscule, on le cachait sous les couvertures.
Elle qui ne voulait pas s’encombrer d’un autre enfant, pense Irène.
— D’où venait-il ? l’interroge-t-elle.
Pendant que Sabina parcourt les pages, concentrée, Irène s’attarde sur la photo encadrée d’un groupe de femmes qui pose devant la statue d’une déportée.
— Cette photo, c’est en 1959, précise la vieille dame. Pour une cérémonie. La première fois qu’on est revenues à Ravensbrück… Ça y est, je l’ai trouvé. Léon Gartner. Il est arrivé avec sa mère, dans un convoi de Juives de Belgique. Elle n’a pas tenu longtemps, la pauvre.
— Vous savez pourquoi on l’a envoyé au Camp des Jeunes ?
Sabina enlève ses lunettes et se frotte les yeux.
— Il est tombé malade. Il y avait un SS qui chassait les détenues dans les blocks, avec son fouet. Il a pris le petit avec les plus vieilles de notre block. Je n’étais pas là. À ce moment-là, nous, on devait se cacher aussi, dit-elle.
À l’hiver 1945, le front de l’Est rétrécissait. Le camp d’Auschwitz avait été évacué. De longues files de déportées faméliques avaient marché des centaines de kilomètres dans la neige et le vent, presque nues, jusqu’à Ravensbrück. Le commandement SS les précédait en voiture. Ils avaient considéré avec un intérêt mêlé de dégoût la grande tente boueuse sous laquelle dépérissaient des femmes et des enfants qu’on ne prenait pas la peine d’enregistrer. Fait le tour des baraquements, remonté les allées où errait une cour des miracles de gitanes, d’infirmes, de mendiantes à moitié folles et d’enfants sauvages. Eux qui craignaient de s’ennuyer dans le Brandebourg, ils allaient faire le ménage. Ils avaient vidé le Camp des Jeunes pour créer une zone de stockage avant l’extermination, construit une chambre à gaz. Et ils continuaient à fusiller, en accélérant la cadence. S’il fallait vider les lieux, autant voyager léger. Cela posé, il suffisait de choisir. Bêtes noires du commandant, les Kaninchen étaient en tête de liste.
Halina fut la première exécutée. La rage submergea ses compagnes. Elles ne pouvaient se résoudre à mourir si près de la liberté. Heureusement, elles n’étaient plus des anonymes. Leur courage leur avait valu la sympathie des prostituées allemandes, des combattantes de l’Armée rouge, des Résistantes françaises, des infirmières tchèques, des diseuses de bonne aventure et des espionnes anglaises. Les détenues décidèrent de les cacher. Un plan ambitieux vit le jour, où chacune jouerait sa partition. Il ne s’agissait pas de les sauver une heure, ni même un jour, mais de les dérober à leurs bourreaux pendant des semaines, des mois, le temps qu’il faudrait, jusqu’à la libération du camp.
— Elles l’ont fait… ? demande Irène, impressionnée.
— Oui, sourit Sabina. Elles nous ont cachées partout. Même dans le lit des malades contagieuses ! Il fallait toujours changer de cachette.
À certaines, on tatouait le matricule d’une morte d’Auschwitz. D’autres se déguisaient en tziganes ou en mendiantes.
— Elles nous ont sauvées. Avec leur courage, et leur imagination.
— C’est magnifique, murmure Irène.
En vingt-six ans à l’ITS, elle a découvert toutes les variations de la survie, de la solidarité et du sacrifice. Pourtant, elle est bouleversée que ces fantômes de femmes aient trouvé la ressource de sauver des jeunes filles estropiées. Que Wita, si aguerrie, si concentrée sur son objectif, ait été désarmée par la solitude d’un enfant.
— Mais on n’a pas pu sauver ces petits, murmure Sabina. On n’a pas sauvé Léon, ni Wita. Tant d’autres sont mortes… On les a abandonnées là-bas.
Irène se tait, la gorge serrée. Elle sait qu’aucune sollicitude ne peut apaiser la culpabilité du survivant.
Avant de la quitter, Sabina insiste pour lui confier le mouchoir brodé de tous leurs prénoms :
— Il m’a porté chance, à la fin. Pour mon dernier voyage, je n’en ai pas besoin. Il faut le donner aux enfants de Wita. À sa fille, si vous pouvez. De notre part à toutes. Vous le ferez ?
Irène promet. Dans une impulsion, elle serre longuement ses mains dans les siennes. Elle ne sait comment la remercier.
— Je vais penser à vous. J’espère que vous retrouverez ses enfants, lui dit la vieille dame avant de refermer la porte.
Elle a marché longtemps, la neige fondue lavait ses larmes. Son cœur cognait douloureusement dans sa poitrine. Elle se sentait vaine et insuffisante. De quel droit prétendait-elle raccommoder ces vies déchirées ? Elle ne pouvait rien réparer. Pas même les dommages qu’elle causait dans la sienne.
Stefan l’attendait devant le château. La nuit noire était criblée de flocons. Quand elle est arrivée à sa hauteur, elle pleurait. Elle en était navrée. C’était comme une vanne ouverte au fond d’elle, elle ne pouvait plus s’arrêter.
Il l’a regardée sans rien dire, puis il l’a attirée contre lui et serrée dans ses bras.
Jacek et Jurek
Son premier matin à Varsovie, le ciel est si blanc qu’elle n’en discerne pas les limites. Le froid lui coupe le souffle. Un instant, elle pense à Stefan. La spontanéité avec laquelle il l’a prise dans ses bras, comme s’il la retenait au bord d’un précipice. Ce geste restera associé aux rabbins dansants sur le mur du restaurant, au sourire de Sabina, à l’écho d’un chant de Noël dans la nuit d’une ville lointaine. Ils sont restés longtemps immobiles, frôlés par des groupes de touristes en parka. Leurs bouches se sont cherchées, l’étreinte se troublait doucement. En elle, le désir se frayait un chemin à travers une immense lassitude. Il lui offrait une parenthèse sans conséquence, un des plus vieux remèdes pour repousser la mort. Avant d’être transformés en glaçons, ils se sont réfugiés dans le petit appartement de Stefan, à quelques rues de la porte Grodzka. Ils ont bu un vin blanc de la région. Elle lui a dit qu’il lui plaisait mais qu’ils ne coucheraient pas ensemble. Ce soir, elle avait besoin d’autre chose. Ils ont fumé et parlé jusqu’à l’aube. Il lui a confié qu’il avait déjà éprouvé ce vide à l’intérieur. Parfois, à force de lire ou d’écouter des témoignages, il devenait poreux. Se demandait si ce qu’ils faisaient avait un sens. Tant d’efforts pour sauver quelques traces d’un peuple assassiné, dans un monde qui ne cessait de détruire, de ravager. Qui n’avait pas appris à respecter la vie mais à franchir d’autres paliers de barbarie, d’indifférence. Pendant quelques jours, il songeait sérieusement à partir, voyager loin d’ici. Et puis ça passait comme c’était venu. Beaucoup de gens visitaient le musée. Des familles arrivaient d’Israël, craignant de ne rien trouver, et repartaient bouleversées par l’exposition. Une seule personne touchée rendait sa valeur à son travail.