Выбрать главу

Au petit jour, Irène a eu droit à une visite privée. Stefan lui a raconté l’histoire d’Henio, dont le portrait était affiché sur un mur du musée. Ce petit bonhomme en culotte courte, avec sa raie sur le côté et son sourire d’enfant sage, était né ici et mort à neuf ans, dans la chambre à gaz de Majdanek. Chaque année, les enfants de la région lui écrivaient des lettres et des dessins que le musée gardait précieusement. En retour, ils recevaient un message : « Le destinataire n’habite plus à cette adresse. »

Au moment de la quitter, Stefan lui a dit que ce qu’ils avaient partagé était peut-être plus fort que s’ils avaient fait l’amour.

Levant les yeux vers les lettres gravées en hébreu sur la façade de l’Institut historique juif, elle l’appelle et le remercie de l’avoir rattrapée au moment où elle vacillait.

— Où es-tu ? lui demande Stefan.

— À l’intérieur de l’ancien ghetto. Il fait un froid de cosaque.

— Tu es déjà loin, murmure-t-il.

En attendant son rendez-vous, Irène visite la partie musée du bâtiment. Pendant la guerre, il abritait la grande bibliothèque juive de Varsovie. C’est ici qu’a commencé l’aventure d’Oyneg Shabes. Les joies du shabbat : derrière ce nom de code se cachait le groupe clandestin créé par l’historien Emanuel Ringelblum, et une entreprise périlleuse : constituer des archives secrètes du ghetto. Journaux intimes, billets de théâtre, ordonnances allemandes, brassards à l’étoile, dessins d’enfants, blagues populaires ou feuilles clandestines… Ringelblum et ses amis collectaient jusqu’aux traces les plus humbles, conscients que ce matériau témoignerait de ce qu’ils avaient vécu ici. De leurs espoirs, de leur lucidité et de leur résistance. Ils devaient en préserver le secret absolu. Seuls trois d’entre eux connaissaient l’emplacement de la collection. Si les autres membres du groupe étaient arrêtés et torturés, ils ne pourraient rien compromettre.

Ils espéraient survivre à la guerre, et voulaient la raconter de leur point de vue. S’ils avaient échoué, il ne resterait d’eux que les films de propagande tournés par leurs assassins dans le ghetto, pour démontrer que les Juifs étaient sales et insensibles à la souffrance des leurs. Au prix de leur vie, les membres d’Oyneg Shabes avaient sauvegardé un trésor. Les dernières lueurs de ce monde et son extinction.

Elle fixe sur le mur les derniers mots de Dawid Graber, dix-neuf ans : Ce que nous n’avons pas pu crier au monde, nous l’avons enfoui dans le sol.

C’est à l’été 1942 qu’ils ont pris la décision d’enterrer les documents. La Grande Action de déportation vidait le ghetto. À cette date, presque tous les membres du groupe avaient été envoyés à Treblinka. Ceux qui restaient ne se faisaient plus d’illusions sur leur sort. Ils comprenaient que ces archives étaient leur testament.

Des trois personnes qui connaissaient l’emplacement de la cachette, il fallait qu’au moins une survive. Cette prière-là fut exaucée. Après la guerre, le survivant revint à Varsovie. Dans la ville en ruine, on repérait facilement le périmètre du ghetto, que les Allemands avaient rasé jusqu’aux fondations. Au milieu de ce désert de cailloux se dressait l’église Saint-Augustin, épargnée. C’est grâce à elle que le rescapé d’Oyneg Shabes retrouva la planque. Se servant de photos aériennes d’avant-guerre, il calcula la distance entre l’église et la cave du numéro 68 de la rue Nowolipki. Et il commença les fouilles.

On n’a jamais retrouvé le troisième lot des archives, mais les deux autres ont été sauvés.

Irène s’attarde dans l’exposition, observant les dessins, les fragments de texte. Quelques mots d’Emanuel Ringelblum accrochent son regard : « Il n’est pas un événement important dans la vie des Juifs qui n’ait été consigné dans les archives d’Oyneg Shabes. Et la vie de chaque Juif, pendant cette guerre, était un monde en soi. »

La fenêtre du bureau donne sur la rue. En face se dressait la plus grande synagogue de Varsovie. Les Allemands l’ont détruite pendant l’insurrection du ghetto.

— Nous n’avons pas tous les jours la visite d’une archiviste d’Arolsen, sourit la conservatrice.

Elle parle anglais presque sans accent et ressemble à une étudiante, avec sa queue-de-cheval et son pull à col roulé. À son cou brille une petite croix en or.

— Vous nous avez soumis une requête au sujet d’une survivante juive polonaise.

Irène acquiesce et lui résume la vie d’Eva, depuis le ghetto de Varsovie jusqu’à l’ITS.

— Votre amie nous a écrit dans les années cinquante. Elle cherchait à obtenir des renseignements sur ses parents, Medres et Estera Volmann. Sa lettre mentionnait aussi deux petits frères. À l’époque, on lui a répondu qu’aucun d’eux ne figurait sur le registre des survivants du ghetto.

Ces quelques lignes l’ont-elles découragée ? Ce n’est pas sûr, car son interlocutrice est formelle : Eva leur a rendu visite après l’effondrement du régime communiste, quelques semaines avant qu’Irène ne fasse sa connaissance. Pendant un mois, elle est venue consulter chaque jour les archives d’Oyneg Shabes. L’archiviste qui s’est occupé d’elle mentionne dans son compte rendu qu’Eva était bouleversée en retrouvant certains documents.

— Je vous en ai fait des copies et je les ai traduits en anglais. Ils sont rédigés en hébreu, lui dit la jeune femme.

La conservatrice l’installe dans un bureau spartiate. Une table en bois, une chaise. Elle allume une lampe, car le ciel de neige laisse filtrer peu de lumière. Ici, le vacarme de la ville n’est qu’une rumeur lointaine.

— Le premier document est extrait du témoignage d’un homme qui a participé à l’insurrection du ghetto, lui dit-elle. Il a survécu et émigré en Israël après la guerre. Pendant le soulèvement, il faisait partie de l’Organisation juive de combat.

— D’après Eva, sa mère aussi.

— Précisément, notre témoin mentionne une Estera parmi les combattants. Nous pensons qu’il s’agit d’elle. Apparemment, votre amie était du même avis.

Le ghetto se soulève le 19 avril 1943, rappelle-t-elle. Le jour de Pessah. Le commandant des insurgés, Mordechaï Anielewicz, n’a que vingt-quatre ans. Ils disposent d’une poignée de pistolets et d’explosifs fournis par l’Armée de l’intérieur. Face à eux, des soldats armés jusqu’aux dents, des tanks, une artillerie, des lance-flammes. Dès le troisième jour, les SS entreprennent de raser le quartier juif. Ils incendient un immeuble après l’autre.