Irène se souvient des récits, des photos. Les mutins défendent chaque position jusqu’à la dernière extrémité. Des parents sautent du quatrième étage en flammes avec leurs enfants dans les bras, des amoureux se jettent dans le vide en se tenant la main. Beaucoup meurent brûlés ou asphyxiés. Pendant des semaines, la fumée opacifie le ciel de Varsovie. Ceux qui sont pris sont fusillés sur place ou déportés vers les centres de mise à mort. Les survivants se réfugient dans les caves, à l’intérieur des bunkers qu’ils ont pris soin de creuser. Le général SS a juré de liquider l’insurrection en trois jours. Dans un chaos de fin du monde, les combattants juifs parviennent à tenir quatre semaines contre une armée. À plusieurs reprises, ils font reculer l’ennemi. « Ce qui est arrivé a dépassé nos rêves les plus fous », écrit Mordechaï Anielewicz. Quelques jours plus tard, les Allemands encerclent le quartier général de l’Organisation juive de combat. Son jeune commandant se suicide.
— À ce moment-là, il y avait encore des poches de résistance active, dit l’historienne. Grâce à ce rescapé israélien, nous savons que les Volmann ont tenté de passer dans la zone aryenne. Et nous savons comment ils sont morts.
Elle la laisse seule avec le texte. Au premier paragraphe, le témoin fuit par les égouts avec un groupe de survivants. Il sait que les Allemands font sauter les bouches d’égout, les comblent ou y répandent du gaz. Des files de gens épuisés errent sans fin dans l’obscurité des boyaux, égarés dans ce dédale.
Cette nuit-là, ils sont une dizaine, conduits par un passeur. Le narrateur marche derrière un couple avec deux enfants. Les adultes ont de l’eau jusqu’aux mollets, les mômes jusqu’aux genoux. La mère s’accroche à la lueur dansante de la lampe de leur guide. Le père ferme la marche. Cela fait des heures qu’ils progressent dans l’obscurité, l’un des garçons commence à gémir. La mère le supplie de se taire car les SS auscultent les canalisations. « Medres, calme-le », chuchote-t-elle. Le rescapé a combattu avec cette femme. Il la nomme par son prénom, Estera. Précise qu’elle porte un revolver à la ceinture. Est-ce que le poids de l’arme la rassure ? Est-ce qu’elle pense à sa fille, qui a emprunté le même chemin quelques mois plus tôt ? La soif les torture. Pour éviter qu’ils pleurent, le père donne un peu d’eau fétide aux enfants. Les heures s’écoulent, ils perdent la notion du temps.
Ils finissent par atteindre une bouche d’égout intacte. Le passeur hésite. Il n’est pas sûr d’être allé assez loin, craint de s’être trompé d’embranchement. Finalement, il se décide à grimper les barreaux rouillés. Les Volmann sont juste derrière lui. Estera aide son fils à monter, Medres fait de même avec le second. Le narrateur attend derrière avec les autres, il entend le raclement de l’ouverture de la trappe. Les Volmann se hissent l’un après l’autre jusqu’à l’embouchure. Le reste du cortège patiente dans le noir.
Il y a d’abord un silence que le groupe écoute intensément, guettant le signal que la voie est libre. Il s’éternise, devient menaçant. Soudain un coup de feu le déchire, aussitôt recouvert par une rafale de mitraillette. Ils ne crient pas, ne respirent plus. Ils ne savent pas ce qui les remet en mouvement, ils reculent avec précaution, rebroussent chemin dans le conduit, bifurquent plus loin à un embranchement. Ils marchent longtemps à l’aveuglette. Au milieu de la nuit, ils ont plus de chance que les Volmann. Ils trouvent une autre trappe. Cette fois, c’est la bonne. Des camarades les attendent dehors, ils sont venus avec une voiture.
Cette histoire qui finit bien pour le narrateur a dû ravager le cœur d’Eva. Peut-être a-t-elle éprouvé de la fierté à l’idée que sa mère avait tiré la première, les voyant cernés. Sa mère, dont elle s’était crue si différente, et qui soudain la rattrapait, la précédait. Sa mère, qui lui avait répété si souvent qu’une fille ne se battait pas. Et qui, réalisant qu’ils étaient condamnés, avait pris les armes.
Irène ne sait rien du second document, sinon qu’il provient des archives d’Oyneg Shabes. Au début, elle ne comprend pas très bien ce qu’elle lit. Décontenancée, elle cherche des yeux la version en hébreu. Observe l’écriture appliquée, encore enfantine. Le papier ligné.
Mon père.
Mon père est la personne que j’admire le plus au monde. Il est très savant et s’énerve rarement. Au lieu de crier sur nous, il prend le temps de nous expliquer des choses importantes. Avant la guerre, il était professeur à l’Université. Quand on a dû venir habiter dans le ghetto, il a perdu son travail. Il était toujours triste et fatigué. Et puis les voisins sont venus chez nous pour lui demander de diriger le Comité d’immeuble. Depuis il organise des spectacles, des soirées culturelles et des collectes pour les pauvres. Il n’est presque plus jamais triste. Il nous raconte des histoires incroyables sur le peuple juif et il connaît des blagues très drôles. Même Jacek n’arrive plus à bouder, car il ne peut pas s’empêcher de rire.
Mon père dit toujours qu’il veut qu’on grandisse droit, même si le monde va de travers. On a plus de chance que d’autres, alors on doit donner l’exemple. Jacek ne comprend pas pourquoi il n’a pas le droit de mendier avec les autres enfants. Il admire les voyous qui volent le pain des dames riches qui reviennent du marché. Mon père nous explique que les gens que nous voyons mendier dans la rue ont été chassés de chez eux. Ils habitaient dans d’autres parties de la Pologne. On leur a tout pris et ils n’ont plus rien. Alors ils sont obligés de mendier, et certains perdent toute moralité. Il faut les plaindre et ne pas les juger, parce que nous avons la chance d’avoir un toit sur la tête et des parents, et nous mangeons plus d’un repas par jour. Il ajoute : « Je sais que vous avez faim. Moi aussi. Je vais vous donner un conseil : quand on est occupé à quelque chose d’intéressant, le repas arrive plus vite. » Jacek a du mal à le croire, parce qu’il a toujours faim et qu’il n’arrive pas à penser à autre chose. Même quand on lui raconte des histoires drôles.
Maintenant qu’elle a réouvert, mes petits frères vont avec moi à l’école de la rue Nowolipki. Jurek aime beaucoup sa maîtresse, qui est très gentille et lui donne une tartine tous les matins. Ils font pousser des graines de haricots dans des pots pour décorer la classe. Au mois de mai, ils vont jouer dans un spectacle sur les quatre saisons. Jurek sera un flocon de neige et Jacek une jonquille, ça ne lui plaît pas du tout. Grand-mère leur fabrique des costumes avec des vieux tissus et moi je dois les faire répéter, même s’ils n’écoutent rien. L’autre jour, ils jouaient aux Allemands dans la cour, avec les voisins. Jacek criait : « Jude, raus, sofort ! » et les autres devaient sortir les mains en l’air. Jurek s’est mis à pleurer. Il a dit qu’il ne voulait pas faire le Juif. Je l’ai consolé et j’ai puni Jacek, parce qu’il est plus grand et qu’il doit donner l’exemple.
Yankele, qui habite sous le toit, se faufile dans un trou du mur plusieurs fois par semaine pour rapporter de la nourriture. Il m’a promis de m’emmener avec lui la prochaine fois. J’en avais bien envie mais ça me faisait peur. J’en ai parlé à mon père. Il m’a répondu que Yankele était aussi courageux que Roytkele, le rouge-gorge du poème. Parce que chaque fois qu’il s’envole de l’autre côté du mur, il risque d’être abattu par un chasseur. Mon père avait l’air triste. Il m’a dit : « Bubele, si tu te faisais tuer pour un bout de pain, je ne pourrais pas le supporter. »
Il m’a expliqué que chacun avait un talent qui le rendait unique et qu’il pouvait partager avec les autres. Il dit que partager ce talent nous rend plus heureux. Il m’a parlé de Chana, qui chante aux soirées du Comité d’immeuble. Sa voix est si belle qu’elle console ceux qui sont tristes. J’ai pensé à Chana, et j’ai dit à mon père que je ne pensais pas avoir un talent qui me rendait unique. Bien sûr, je sais me battre et je suis plus forte que certains garçons. La semaine dernière, j’ai défendu Jacek quand les voyous de la rue d’à côté l’ont attaqué. Mais pour une fille, Maman trouve que ce n’est vraiment pas une qualité.