— Elle était dure, ma tante. La guerre lui avait pris ses parents, son mari, sa sœur… Elle m’a dit : « Il va falloir que je t’adopte, parce que ton père risque de passer sa vie en prison. » Pour moi, c’était terrible. J’avais le sentiment qu’on m’arrachait à ma famille.
Irène est frappée par les mots qu’elle emploie. Comme si elle parlait aussi de son frère, ou en son nom.
— Pourtant, je peux dire que Maria a été ma providence. Elle a veillé sur moi, elle m’a poussée à faire des études. Je suis devenue médecin, j’ai rencontré mon mari, j’ai eu mon fils… Aujourd’hui, j’ai deux petites-filles merveilleuses.
Le thé refroidit dans les tasses, la lumière change, il y a parfois des sourires. De temps en temps, Agata pose une question ou demande une précision, si bas qu’on l’entend à peine. À la fin, Irène lui offre le mouchoir brodé de tous les prénoms des Kaninchen.
La vieille dame le déplie avec précaution, s’attarde sur l’inscription en polonais. Elle va chercher la vodka. Vide son verre cul sec, les yeux mouillés.
— C’est idiot de pleurer sa mère, à mon âge…
Elle s’essuie les yeux avec le mouchoir brodé.
S’en rend compte et s’excuse, comme si elle profanait une relique.
— Un mouchoir, c’est fait pour ça, sourit Irène. Il est à vous, maintenant. Vous pouvez vous moucher dedans, si vous voulez.
Ça a le mérite de la dérider.
Elle remplit les verres, et personne n’aurait le mauvais goût de refuser. Ici, on chasse la mort à coups de vodka. La tristesse aussi.
Après avoir quitté la vieille dame, Irène appelle son fils en marchant. Ils parlent longtemps, l’entendre dissipe l’angoisse et ravive le manque. La nuit glaciale, illuminée par la skyline, donne à Irène un sentiment d’étrangeté. Elle ressent la pulsation de la ville ; un vacarme de voitures, de sirènes de police, de beats échappés des vitres baissées. Avant de raccrocher, elle dit à Hanno qu’elle l’aime, qu’elle a hâte de le retrouver.
— Qu’est-ce qui se passe ? Tu es mourante ? la taquine-t-il. Moi aussi j’ai hâte, petite mère. Ça va être géant, ce Noël à Paris. Le week-end prochain, on fait un saut à Berlin avec Hermine et Toby. J’achèterai un truc à Antoine au marché de Noël.
Elle raccroche, rassérénée, rejoint Janina qui l’attend à l’angle du boulevard.
Baignée d’un éclairage spectral, la silhouette crépusculaire du Palais de la culture se dresse devant elles. Staline en a fait cadeau au peuple polonais dans les années cinquante. Pour rivaliser avec les gratte-ciel américains, rien n’était trop beau. Il a fait raser cent soixante immeubles, dans une ville en ruine où des milliers de gens n’avaient nulle part où dormir. Sa construction a coûté la vie à treize ouvriers.
— Un cadeau empoisonné, dit Janina. On l’appelle le Doigt de Staline. Après la chute du communisme, beaucoup de Varsoviens voulaient le détruire.
— S’il fallait détruire tous les symboles de despotisme, il ne resterait plus beaucoup de monuments debout ! ironise Irène.
— Tu as raison. Finalement on s’est habitués, on l’aime bien.
Janina s’étonne qu’Irène n’ait pas mentionné le médaillon pendant la rencontre.
— C’est parce que je l’ai laissé en Allemagne. Et puis… Je me dis qu’il revient à Karol.
— Tu crois qu’il est vivant ?
— J’espère. J’aimerais faire ce cadeau à Agata.
Julka
Le fils d’Agata les a conviées à un déjeuner familial. Pour l’occasion, Janina a troqué ses pulls en mohair contre une robe noire habillée et des bottines en daim. Lorsque Irène la taquine de s’être mise en frais pour un ancien béguin, elle lui résume cette passion sans retour. Si Irène avait vu Roman, à l’époque. Il dégageait quelque chose de libre et de sensuel, entre le poète et le voyou. Le charme du héros du film de Wajda, L’Homme de marbre. Il avait fait de la prison après avoir participé à des réunions clandestines. Pour une adolescente boulotte et sentimentale vivant en Pologne communiste, il incarnait l’archétype du rebelle, dangereusement séduisant. Le soir, dans son lit, elle rêvait qu’il l’arrachait à son quotidien terne. Seulement, pour lui elle n’existait pas, elle n’était qu’une gamine échafaudant des stratégies dans le but d’attirer son attention.
Il y a une quinzaine d’années, elle l’a aperçu à un cocktail de bienfaisance. Elle était très en beauté, au bras de son futur mari. Pourtant elle n’a pas osé l’aborder. Comme si elle redevenait tout à coup cette fille complexée.
Roman est désormais un avocat d’affaires réputé, propriétaire d’un spacieux duplex dans une partie de Wola où les gratte-ciel et les résidences haut de gamme voisinent avec des clubs de gym et des centres ayurvédiques. Il les accueille chaleureusement, attendri de revoir la petite voisine de sa jeunesse. Irène a du mal à reconnaître le poète dissident dans ce quinquagénaire soigné qui porte des boutons de manchette et des chaussures anglaises. Ses cheveux clairsemés grisonnent, son regard vif dynamise un visage qui a dû être beau mais s’affadit. Détendu, il parle couramment anglais. La dernière fois qu’il a vu Janina, elle s’était teint les cheveux en rouge et la Pologne était communiste.
Elle éclate de rire, elle avait oublié cette lubie capillaire. Elle lui présente Irène, évoque leur longue collaboration à distance. Maintenant elles ont franchi un cap, elles se tutoient.
En attendant Agata, ils vont fumer une cigarette avec vue. La terrasse surplombe les tours de verre et les cimes enneigées des arbres nus. Roman confie à Irène qu’il n’a pas vu sa mère aussi remuée depuis longtemps. Ce n’est pas seulement ce qu’elle a appris sur Wita, c’est la possibilité que son frère soit en vie. Est-il possible de rouvrir l’enquête ?
— C’est ce que je fais, en quelque sorte, répond Irène. Si j’ai une piste sérieuse, je vous contacterai. Je ne veux pas faire naître trop d’espoir…
— L’espoir est là de toute façon, soupire Roman.
Il y avait au moins une personne qui pouvait témoigner que la mère d’Agata était morte dans un camp allemand. Mais pour son frère, il n’y avait pas d’explication, pas de tombe. Elle n’a jamais pu tuer cette petite voix qui lui murmurait qu’il finirait par revenir. À ce deuil impossible s’ajoutait l’absence d’un père qui s’était rebâti une famille pour oublier la première. Au début, il lui rendait visite à Varsovie. Ils passaient la journée ensemble, déjeunaient toujours dans le même restaurant. Mais Agata l’empêchait de tourner la page, alors Marek est venu de moins en moins souvent, leurs liens se sont distendus bien avant sa mort. Elle en garde une blessure profonde.
— Quand j’ai divorcé, ajoute-t-il, elle a eu beaucoup de mal à l’accepter. Elle se faisait du souci pour ma fille. Un jour je lui ai dit : Arrête de t’inquiéter. Julka sera toujours au centre de ma vie, même si je me remarie. J’ai épousé Edyta il y a quinze ans, on a eu une petite fille un an plus tard, et tout le monde s’entend bien. Mais ma mère a toujours peur que Julka manque d’affection, conclut-il avec un sourire. C’est plus fort qu’elle.
Agata et sa petite-fille arrivent bras dessus bras dessous, les joues rosies par le froid. De chez la vieille dame ce n’est pas si loin, quelques rues à parcourir, mais venir ici lui donne l’impression de faire un bond dans le temps. Elle s’en amuse, et tout le monde trinque. Observant la blondeur gracile de Julka, son grand front et son regard clair, Irène a le sentiment troublant de rencontrer une version de Wita plus nerveuse et affranchie, en jeans noirs et baskets. Pommettes hautes et cheveux ramassés dans un chignon serré, elle a vingt-sept ans, enseigne l’anglais dans un lycée. Elle la bombarde de questions sur son métier. Est-on une enquêtrice ou une archiviste, quand on cherche des gens morts depuis si longtemps ?