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— Papa, l’Église dont tu parles défendait les gens contre les abus de pouvoir de l’État. Aujourd’hui, elle soutient le pouvoir ! s’écrie la jeune fille.

— Irena n’est pas venue nous écouter nous disputer. D’ailleurs vous avez gagné, le gouvernement a fait marche arrière. Qu’est-ce que tu veux de plus ? Maintenant, je vous propose de nous restaurer !

Ils vont s’asseoir dans la salle à manger moderne au mobilier minimaliste. Le soleil illumine les murs blancs, les grandes toiles abstraites aux couleurs vives.

Dans la lumière chaude, le visage d’Agata est pensif.

À la fin du repas, elle s’adresse en anglais à son fils :

— Tu es injuste avec Julka. Pardonnez-moi, Irena, c’est plus facile pour moi de dire cette chose en polonais.

Janina se rapproche pour traduire ses paroles à Irène :

— Quand je regarde les photos de Solidarność, je ne vois que des hommes. Pourtant, nous étions nombreuses à soutenir le syndicat. Sans nous, qui aurait trouvé les planques et les vivres ? Qui aurait relu et imprimé les articles pour les faire passer à la presse étrangère ? Mais tu vois, on nous a effacées de l’histoire. Quand j’avais l’âge de Julka, j’étais fière d’appartenir à un pays où les femmes combattaient comme les hommes. Ça ne me dérangeait pas de rester en retrait. Mais peut-être qu’à force de préférer l’ombre, on s’est habituées à ne pas compter. Et que les hommes ont pris l’habitude d’ignorer nos besoins, nos désirs. Roman, si tu venais marcher avec nous, tu verrais d’anciennes Résistantes défiler avec leurs médailles. Tu les entendrais crier : « On ne s’est pas battues pour que nos petites-filles soient privées de leurs droits. »

Dans sa voix, Irène entend la révolte de Sabina. Sa tendresse pour les nouvelles générations, sa vigilance.

Esquivant l’attaque, Roman va chercher le dessert. Julka en profite pour embrasser sa grand-mère.

— Je ne peux pas avoir d’enfant, c’est mon grand chagrin, murmure Janina. Mais je pense qu’on ne devrait forcer aucune femme à être mère.

Irène est touchée par sa droiture, la pudeur avec laquelle elle confie cette douleur.

Elle ne peut envisager sa vie sans Hanno.

Elle regarde ces trois femmes à des âges différents de la vie, qui aiment leur pays avec rage, avec espoir. Elle imagine Wita et Sabina, assises près d’elles.

Lazar

Dans le compartiment, Irène remarque une voyageuse d’un certain âge, vêtue d’un manteau gris ceinturé et d’un chapeau de feutre noir. Lorsque leurs regards se croisent, l’inconnue lui rappelle Audrey Hepburn à la fin de sa vie. Se rendent-elles au même endroit ? La campagne défile derrière la vitre, champs couverts de neige, lumière brumeuse. Après le tumulte de Varsovie, ce trajet solitaire la prépare à son dernier rendez-vous polonais.

Quel sentiment étrange de rouler sur la voie que le convoi de Lazar a empruntée en 1942, à travers des paysages qui n’ont pas dû beaucoup changer.

La voyageuse au chapeau descend derrière elle en gare de Małkinia Górna. Sur la voie d’en face, un train de marchandises aux wagons rouillés arrête leur regard. Irène a eu un grand-père cheminot. Enfant, elle aimait jouer avec ses frères près des voies ferrées. Aujourd’hui, elle leur trouve l’air lugubre.

Entre l’été 1942 et l’automne 1943, des trains de déportés sont passés par ici. Parfois, ils restaient à quai toute la nuit. À certaines périodes, c’était un défilé incessant de convois qui arrivaient chargés à bloc et repartaient vides quelques heures plus tard. Les cadres nazis avaient besoin d’un réseau ferroviaire pour acheminer facilement ceux qu’ils appelaient la cargaison. Et d’un site à l’abri de la curiosité. Dans cette région, les routes étroites sont cernées de forêts, de terres marécageuses. On n’y croise que des villages, et quelques fermes.

Sur le parking, un taxi attend la dame au chapeau.

— Vous allez au camp ? demande-t-elle en anglais à Irène. Venez !

Dans sa voix chaleureuse, elle décèle un accent. Elle la remercie, elle préfère marcher.

— Il fait très froid, s’inquiète l’inconnue.

Irène lui montre en souriant la parka noire que Janina lui a prêtée. Le taxi repart sans elle.

Le GPS de son téléphone indique le mémorial à moins de huit kilomètres.

À Małkinia, les convois repartaient vers le sud. Plus loin, le train bifurquait à un embranchement qui n’existe plus et s’enfonçait dans les bois. Les arbres étaient si proches de la voie que les mères hissaient leurs petits pour les leur montrer. En tendant les doigts à travers les barbelés de la lucarne du wagon, ils pouvaient presque les toucher. Les jeunes enfants du ghetto n’avaient jamais vu de forêt.

Elle marche longtemps, la neige crisse sous ses pas et sa respiration la brûle. Son regard embrasse un horizon de neige et de boue, des lignes d’arbres nus. Après avoir pris un pont sur le fleuve Bug, Irène s’écarte de la route. La pancarte TREBLINKA lui fait un choc. L’idée qu’un village de ce nom existe, que des gens y vivent, comme ils y ont toujours vécu. Les maisons en bois sont d’époque. Elle croise une vieille femme emmitouflée dans un manteau sans forme. Elle était sans doute enfant, lorsque le commandant du camp a fait venir deux excavatrices pour vider les fosses communes, ordonnant à ses esclaves juifs d’aligner les cadavres sur des grills pour les brûler. Les jours de vent, on respirait la puanteur des bûchers à des kilomètres. La vieille la fixe sans aménité, à croire qu’elle déchiffre ses pensées.

Le mémorial n’est plus qu’à quatre kilomètres.

Irène ignore quand la gare de Treblinka a été détruite. À la fin des années soixante-dix, lorsque Claude Lanzmann est venu faire des prises de vue pour Shoah, elle existait encore. Dans le livre qu’elle a apporté dans son sac, le chef de gare raconte à Gitta Sereny qu’il comptait les convois de déportés pour informer l’Armée de l’intérieur, notant scrupuleusement le nombre de prisonniers écrit à la craie sur chaque wagon. Il a dénombré plus d’un million de victimes. Quelques milliers de tziganes, tous les autres étaient juifs. Pour chaque train, trente à soixante wagons. On ne pouvait en faire tenir que quinze ou vingt sur la rampe du camp. Le reste attendait en gare, les déportés crevant de soif, de chaud ou de froid, en fonction de la saison. Au début, quelques femmes de cheminots venaient avec leurs enfants apporter de l’eau aux prisonniers. Mais très vite, les supplétifs lituaniens perchés sur les wagons – qu’on appelait les chiens à sang – ont commencé à tirer pour les écarter. Elle imagine les mômes grandir avec ça. L’enfance fracturée par une réalité impensable. Les corps de ceux qui tentaient de fuir, abattus sur le quai. La peur. L’odeur et le brouillard glauque qui montaient du camp. Le chef de gare précise que les gens en tombaient malades. Elle pense à son grand-père, qui était cheminot en France à la même époque. Aurait-il envoyé ses enfants donner à boire aux déportés ? Il n’évoquait jamais l’Occupation.

À mesure qu’elle se rapproche, la muraille noire des arbres ferme l’horizon. Leur obscurité l’enserre. Elle longe la voie ferrée jusqu’à l’ancienne bifurcation. Le tronçon que les nazis avaient ajouté n’est plus qu’un chemin à travers bois. Elle s’y engage, saisie par un parfum de terre moisie et de résine. Ses bottes écrasent les aiguilles de pin, dérapent sur la neige glacée. Éraflent le silence. Les cimes des grands pins oscillent légèrement. Leurs troncs rouges embrasent la futaie, comme si la lumière sourdait de ses profondeurs. C’est un lieu habité, dont la force intimide. Les arbres coupés pour construire des baraquements et des miradors ont laissé place à des rejetons vigoureux. La forêt gagne sur le camp. Elle est le linceul des morts.