Plus loin, des barres de granit figurent les traverses de la voie fantôme. Tout a été détruit par les assassins. Des fondations de pierre marquent l’emplacement de la rampe. Ici, se dit-elle, les couples et les familles étaient encore ensemble, pour quelques mètres. Passé la porte, on les séparait pour toujours.
Les hommes se déshabillaient dans la cour, les femmes et les enfants dans un bâtiment sur la gauche. Quand ils étaient nus, les Allemands sélectionnaient quelques hommes jeunes et solides. C’est là que Lazar a dû être choisi. A-t-il tremblé, quand le SS lui a ordonné de se rhabiller et de le suivre ? Il ignorait qu’on venait de lui accorder un sursis. N’avait pas idée du prix qu’il devrait payer pour rester du côté des vivants. Déjà on l’arrachait aux siens. Elle pense à ce détenu qui évoque devant ses camarades le moment où il a vu s’éloigner sa femme et son petit garçon. Des mois plus tard, dans l’obscurité d’un baraquement, il se souvient qu’il avait peur que son fils attrape un rhume. Un rhume, répète-t-il, sonné.
Lazar et sa famille arrivaient de l’Ouest, on les avait sans doute accueillis par des paroles rassurantes : Après le bain, on vous donnera du travail. Dépêchez-vous, l’eau va refroidir. Ne vous inquiétez pas, vous retrouverez vos affaires. On leur avait distribué un morceau de savon et une serviette, afin qu’ils marchent confiants vers le piège. Plus tard, Lazar a découvert comment on traitait les rescapés faméliques des ghettos de Pologne, pleins d’appréhension. Pour ne pas leur laisser le temps de penser, les SS les terrorisaient dès la descente du train. Ils couraient pour échapper aux coups, aux chiens, jusqu’aux chambres à gaz.
Mais d’où qu’ils viennent, ceux qui débarquaient vivants sur cette rampe étaient morts deux heures plus tard.
Dépassant l’entrée du camp, Irène se dirige vers le mémorial de pierre qui marque l’emplacement des anciennes chambres à gaz. À l’époque, le chemin en pente douce qui y conduisait était entièrement dissimulé par de hautes clôtures de barbelés et de branches de sapin serrées. Les SS l’appelaient la route du ciel. Il formait un coude, de sorte que les victimes ne découvraient qu’au dernier moment le bâtiment surmonté d’une étoile de David, maquillé en bain rituel juif. Elle a lu que les hommes étaient tués en premier. Les femmes et les enfants attendaient nus dehors. L’hiver, les pieds des petits gelaient. Les mères devaient les décoller du sol.
Autour du mémorial, des pierres innombrables se dressent dans un champ de neige. Chacune représente un shtetl ou une ville dont les habitants juifs ont été assassinés ici. Plus loin, elle reconnaît la femme au chapeau, immobile, la tête légèrement inclinée. Pas un battement d’aile. Elles sont seules dans ce calme saisissant.
Le camp s’étendait sur vingt-cinq hectares. Un terrain sablonneux, délimité par les haies de feuillage, les chevaux de frise et les miradors. De l’extérieur, on ne distinguait que les barrières vertes et les tours de guet, le haut des baraquements en bois. Elle étudie le plan, essaie de s’en représenter les dimensions sans y parvenir. Un rempart de sapins a proliféré tout autour ; on dirait qu’ils montent la garde.
Irène pense à la forêt en marche de Macbeth, vengeant le meurtre des innocents.
Le froid la gagne.
À travers le silence, elle ressent la vibration des êtres dont ce lieu est la tombe. Leur solitude et leur terreur. Elle laisse sa prière monter vers eux.
Plus tard, elle marche jusqu’au parking. Dans le petit musée attenant, un article du quotidien local est illustré de la photo d’un beau vieillard. Elle interroge le gardien, Qui est-ce ?
— Samuel Willenberg. Le dernier survivant de la révolte ! répond-il en anglais en roulant les r.
— Le dernier… ? demande-t-elle.
Il hoche la tête. Il venait souvent ici. C’était un grand monsieur, un artiste.
Son cœur se serre à l’idée que les derniers témoins sont morts. Les héros du soulèvement. Lazar a emporté ses secrets avec lui.
Une maquette du camp occupe la vitrine centrale. On la doit à Jankiel Wiernik, un survivant polonais. Elle s’attarde sur son portrait : cheveux blancs, oreilles en pointe et regard noir perçant, moustache de cosaque. Il avait cinquante-trois ans quand on l’a raflé dans le ghetto de Varsovie. Qu’il ait survécu relève du miracle. Heureusement pour lui, les SS avaient besoin d’un charpentier qualifié. Il a construit sans relâche des miradors, des baraques, un zoo. D’abord affecté au commando des trieurs, Lazar a dû plus tard intégrer son équipe. En tant que maître charpentier, Wiernik était le seul travailleur juif autorisé à circuler dans tout le camp. Il est devenu le rouage central de la révolte.
Cette maquette est la copie de celle qu’il a réalisée pour le procès Eichmann. Irène fixe les montagnes d’affaires dans la cour. Elle en a lu des descriptions en imaginant Lazar courbé, courant d’un tas à l’autre sous les coups, les invectives, classant à la hâte chaque objet par catégorie, déchirant les ourlets, fouillant les poches, refermant les valises et nouant les ballots, tout ça sans penser, car penser à ces piles c’était mourir. Maintenant elle imagine ces entassements de vêtements de toutes tailles et de toutes sortes, chaussures liées par paires, cannes, béquilles, chapeaux et montres à gousset, ustensiles de cuisine, menorah et châles de prière, jouets…
Jouets.
Elle le voit se pencher vers le pierrot de tissu.
Aucun enfant n’a survécu à Treblinka. Leurs derniers trésors ont été donnés à des petits Allemands. Mais Lazar a sauvé ce pierrot. Il l’a dérobé aux assassins.
Elle ouvre le livre de Sereny, retrouve la page qu’elle a cornée. Un survivant tchèque confie à la journaliste qu’à la fin de l’hiver 1943, les convois se sont raréfiés : «… et un jour il n’est plus rien resté. Vous ne pouvez pas imaginer ce que nous avons ressenti quand il n’y a plus rien eu. Vous comprenez, les choses étaient notre raison de demeurer en vie. S’il n’y avait plus de choses à ranger, pourquoi nous auraient-ils laissés en vie ? »
Irène songe que, pour Lazar, le pierrot était peut-être un talisman.
Elle rejoint la dame au chapeau devant les vitrines qui exposent des objets exhumés des profondeurs du site. Il y a deux ans, une équipe d’archéologues britanniques a retrouvé les fondations des anciennes chambres à gaz, quelques carreaux de faïence qui tapissaient les murs. Des ossements, des cheveux. Une bague en forme de fleur, un pendentif rouillé, un peigne aux dents cassées.
— Ils voulaient les effacer de la surface de la terre, lui dit l’inconnue. Ils n’ont pas entièrement réussi.
Quand elles ressortent, il neige à gros flocons. Cette fois, Irène accepte de partager un taxi. Le trajet leur permet de faire connaissance. L’inconnue s’appelle Ruth Greenberg, elle vit à Tel Aviv. Sa mère a grandi près d’ici. Elle a perdu tous les membres de sa famille à Treblinka. Elle venait chaque année, parfois Ruth l’accompagnait. Elle est morte il y a deux ans, alors Ruth s’est résolue à faire le voyage seule. Elle est soulagée d’avoir dit le Kaddish pour ses disparus.
— Et vous, ma chère, qui avez-vous perdu ? lui demande-t-elle, posant sa main sur la sienne.