— Tellement romantique, pouffe Irène.
— Justement.
Au milieu des vieilles barbes et des étudiants boutonneux, il ne voyait que Pierre, irradié par son charme et sa spontanéité.
— Et toi, rien ? Je pensais que tu allais m’annoncer que tu t’installais en Silésie avec un taiseux polonais…
— D’après toi, je suis vouée à répéter les mêmes erreurs ? demande-t-elle.
— Pas du tout, je te crois capable d’en faire d’autres.
Elle rit, fixe la pyramide éclairée de bougies qui aurait pu leur coûter si cher. Hanno venait de repartir avec le paquet, il avait déjà rejoint les autres dans un bar du Kurfurstendamm lorsque le camion noir a foncé sur les baraques du marché de Noël.
Depuis leur arrivée, elle sent l’étau de l’angoisse se desserrer. Elle aime cet appartement de vieil étudiant cultivé, les piles de trente-trois tours et les bouquins qui prennent la poussière, les volumes jaunis de la Série Noire sur le manteau de la cheminée. Des fauteuils Directoire recouverts de plaids écossais voisinent avec une lanterne chinoise, une commode Louis XVI et des tapis d’Orient aux couleurs passées. La nuit, elle laisse les volets entrouverts et s’endort dans la lumière dorée du Dôme des Invalides. Le bruit de la circulation la berce. Ici elle est chez elle, elle a grandi avec ce murmure de la ville.
Au réveil, ils se promènent en bord de Seine, arpentent les rues de Montparnasse et du Quartier latin. Les avenues bondées les angoissent, cette foule insouciante et fiévreuse, aimantée par les vitrines de Noël. Il y a un peu plus d’un an, les attentats du 13 novembre ensanglantaient Paris. Les semaines suivantes, se souvient Antoine, les Parisiens mettaient un point d’honneur à retourner s’asseoir en terrasse. Boire un coup entre potes devenait un acte militant. Au premier pétard, tout le monde se précipitait sous les tables. Mais on ne peut vivre éternellement dans la peur.
Irène hoche la tête. Pour l’instant, elle ressent des bouffées de panique à l’idée de prendre le métro, d’entrer dans un grand magasin. Alors ils usent leurs semelles, évitent les lieux trop fréquentés. Dans le café où ils s’arrêtent, elle observe du coin de l’œil un jeune homme barbu installé seul à une table du fond. On dirait qu’il psalmodie, sa sacoche sur les genoux. Quand il croise son regard, elle a honte de ses pensées.
Le suspect tunisien dont on a retrouvé le faux passeport sous le siège conducteur du camion meurtrier figurait sur une liste d’individus dangereux, c’était un demandeur d’asile. « Ses victimes sont les morts de Merkel », accuse l’extrême droite, exigeant le départ de la chancelière qui a fait entrer plus d’un million de migrants dans le pays.
Irène a fait partie des bénévoles qui allaient accueillir les milliers de personnes arrivant dans la Hesse. Au printemps 2015, le geste d’accueil d’Angela Merkel a suscité un grand mouvement de solidarité en Allemagne. Cet optimisme s’est effrité dès la fin de l’année, avec les agressions de la Saint-Sylvestre à Cologne. Depuis, l’extrême droite monte et la parole raciste se libère, des foyers d’hébergement sont régulièrement incendiés. Après Cologne, la chancelière a restreint le droit d’asile, mais elle tient son cap. Irène espère qu’elle résistera à cette nouvelle tempête.
— Les Allemands ont eu le courage d’affronter leur histoire, souligne Antoine. Chez nous, l’extrême droite impose ses obsessions à toute la classe politique. Quand vous accueillez près de deux millions de réfugiés, on se fait prier pour en accepter cent mille et on se félicite de notre grandeur d’âme ! La vérité, c’est qu’on a laissé l’Allemagne gérer seule cette crise migratoire.
Irène cite les paroles de la chancelière : J’ai grandi derrière des barbelés, je ne veux pas en dresser d’autres.
— La demande d’asile du terroriste avait été rejetée, intervient Hanno. Le problème, c’est qu’il était toujours en Allemagne. Si on n’est pas capable d’expulser les gens dangereux, on n’est pas crédible.
— C’est vrai, lui dit-elle. Mais tu sais, même si on est plus scrupuleux, certains passeront à travers les mailles du filet. Après la guerre, des criminels se mêlaient aux personnes déplacées et trompaient la vigilance des enquêteurs. On a même embauché d’anciens nazis à l’ITS !
Hanno écarquille les yeux.
— Quarante-cinq gradés de la SS et de la Gestapo. Tu imagines ? L’un d’eux a tenté de mettre le feu aux archives. Quand on accueille des réfugiés, le risque zéro n’existe pas. C’est pourquoi certains réclament la fermeture des frontières. Les gens que tu aides, tu penses qu’on devrait les abandonner à leur sort ?
Au sein de la fac, Hanno et Toby accompagnent les demandeurs d’asile dans leurs démarches administratives et leur apprentissage de l’allemand.
— Non, murmure-t-il.
Ceux qu’il rencontre ont traversé l’enfer pour fuir un pays ravagé par les dictatures, les conflits ou la misère. Ici, leur métier et leurs diplômes ne valent rien. Il faut repartir de zéro, accepter des boulots minables, patienter des années dans la crainte que leur demande d’asile soit rejetée.
— Si mon travail m’a appris une chose, ajoute Irène, c’est que ça peut arriver à tout le monde.
Le 24 décembre, Irène et Antoine rendent visite à leurs mères respectives, passées maîtresses dans l’art du chantage affectif. Irène a un avantage, la sienne est folle de son petit-fils et lui trouve toutes les qualités. Quand il est là, elle ose à peine se plaindre de les voir si peu.
Tu m’as manqué, Mamie ! s’écrie Hanno.
Elle le serre dans ses bras : Que tu es beau ! Tu as encore grandi, ou c’est moi qui rétrécis. Quel dommage que vous ne restiez pas. Tes cousins vont être tellement déçus.
Pour faire diversion, il lui montre une photo d’Hermine. Aussitôt sa grand-mère s’anime, veut savoir où il l’a rencontrée et qui a fait le premier pas. Elle raffole des histoires d’amour et se passionne pour la vie privée des stars et des princes de sang. Ils bavardent gentiment en dégustant les éclairs qu’Irène a apportés.
— Pourquoi ne vous installez-vous pas ici ? demande-t-elle à sa fille. Toi, quand tu as décidé quelque chose… Pourtant, c’est pas la place qui manque ! Tu sais, tes frères se sont fait du souci pour l’attentat. Vous dormez où, du coup ?… Ah bon ? Tu le vois encore, celui-là ? T’es pas rancunière !
Sa mère n’a jamais compris qu’elle reste attachée à Antoine. Elle croit que c’est lorsque Irène l’a rencontré qu’elle a perdu sa fille, sans se douter qu’elle étouffait depuis longtemps. Antoine lui permettait d’échapper à une vie sans horizon, sans perspectives. Les livres qu’il lui prêtait dépliaient sa cage thoracique. Elle confondait l’amour avec cette ivresse de plonger dans les mots et les pensées de l’autre. Il était son âme sœur, celui qui l’encourageait à s’émanciper.
Il a fini par lui avouer qu’il ne pouvait l’aimer comme elle l’espérait. Il en était navré, son désir était ailleurs. Elle lui en a voulu, elle a souffert longtemps. Quand la douleur s’est retirée, leur complicité a tenu bon. La tendresse aussi. Antoine s’est autorisé à aimer qui bon lui semblait. Elle a trouvé la force de partir, même si son départ pour l’Allemagne avait un arrière-goût d’abandon.
Dans sa famille, personne ne comprend les lubies d’Irène : s’installer en Allemagne et divorcer à la naissance de son fils, s’obstiner à l’élever seule au milieu d’étrangers. Consacrer sa vie à ces horreurs d’Auschwitz. Toutes ces commémorations sinistres, ces vieux en pleurs. Est-ce qu’on n’a pas assez d’emmerdes quotidiennes, pour ressasser éternellement ces histoires ? Si l’on apprenait à ses frères qu’Irène avait été échangée à la maternité, ils seraient soulagés. Ils perdent toute spontanéité en sa présence, sont aussi maladroits qu’avec une invitée. Oublient qu’ils se sont écorché les genoux aux mêmes ronces et s’autorisent des plaisanteries grossières qui ne leur ressemblent pas. Cette année, elle s’épargnera cette épreuve.