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Quand ils le rejoignent, Antoine est en train d’ouvrir le champagne. Un disque des Clash tourne à pleins tubes sur la platine.

— Noël a un effet désastreux sur ma mère, explique-t-il.

Il était venu partager avec elle un moment paisible, sa présence étant indésirable au réveillon. Mais voilà, elle n’a pu s’empêcher de déterrer la hache de guerre. De temps en temps, ça la démange. À croire qu’Antoine n’a pas commis un livre, mais un péché capital. Non qu’il soit un best-seller, mais il existe. Et a eu les honneurs du Figaro, qu’elle lit religieusement tous les matins. Voir son père et ses oncles quasiment traités de collabos dans ses pages culture, pour quelques amitiés compromettantes, lui reste en travers de la gorge. Dans la débâcle, ils ont protégé leur famille et leurs employés. Comment ose-t-il les juger, lui qui n’a jamais manqué de rien ?

Antoine a répondu qu’il exerçait son droit d’inventaire. Elle a menacé de le déshériter. Ça devient une habitude.

Grand bien vous fasse, lui a-t-il dit. Il a pris une bouteille de champagne sur la table et il s’est tiré.

— Je ne la verrai plus, dit Antoine. C’est terminé.

Irène hoche la tête, même si elle sait qu’il y retournera. Il l’aime trop pour ne pas lui pardonner.

Il sourit : Je suis content de vous voir ! Maintenant, champagne.

Ils se filment en train de trinquer et envoient la vidéo à Hermine et à Pierre, l’amoureux d’Antoine, qui passe Noël en Touraine. Antoine et Hanno chantent faux et à tue-tête, Irène pleure de rire.

Plus tard, ils remontent l’avenue éclairée par le Dôme, traversent l’esplanade et le pont Alexandre-III pour rejoindre la Concorde. En arrivant sur la place, la tour Eiffel se met à clignoter de tous ses feux, comme si elle n’attendait qu’eux. Joyeux Noël, dit Antoine.

À cet instant, dans cette ville qui est sa plus vieille histoire d’amour, Irène sent que son cœur se partage désormais entre deux patries. L’Allemagne n’est plus le no man’s land de l’exil. C’est le pays de son fils, la terre d’accueil où elle s’est ancrée. Comme Eva, elle s’y sent utile.

Devant le porche de l’immeuble, elle hésite. Elle a laissé Antoine et Hanno au musée Gustave Moreau. Brusquement, elle s’est souvenue que la rue Saint-Lazare était à deux pas. Elle a pensé à Allegra, à l’oncle Rafo. Et au kairos, le petit dieu ailé de l’occasion, qu’il faut saisir par les cheveux.

Elle lève les yeux vers la façade fraîchement ravalée de l’immeuble hausmannien. Une frise de pierre sculptée de plantes et de têtes d’animaux surmonte d’étroites fenêtres en ogives. La porte de bois est entrouverte, elle entre.

— Je peux vous aider ? l’interroge une voix revêche.

La concierge descend les marches qu’elle était en train de lessiver. Avec sa jupe grise et son tablier noir, on la dirait surgie d’un cliché d’Eugène Atget, avec Apaches et allumeurs de réverbères. Regard buté, chignon.

— Je m’intéresse à un monsieur qui vivait dans cet immeuble. Rafael Ferelli.

Une lueur d’intérêt passe dans les yeux étroits.

— C’est vieux ça, dit-elle. Il est mort depuis longtemps, Monsieur Rafo.

— Je cherche sa nièce. Allegra Torres. Vous la connaissez ?

Elle la détaille avec curiosité :

— Qu’est-ce que vous lui voulez, à Madame Allegra ?

Irène tente un sourire complice :

— J’ai quelque chose pour elle.

— Elle est morte, lâche la gardienne. Ça doit faire une vingtaine d’années. C’était juste après l’accident de Lady Di. Dans le tunnel.

Diana Spencer est morte à la fin des années 90, calcule Irène. Allegra ne devait pas avoir plus d’une soixantaine d’années.

— Elle était jeune…, murmure-t-elle avec tristesse.

— C’est le cœur qui a lâché. Ça m’a fichu un coup. Je l’aimais bien, Madame Allegra. Elle n’était pas fière comme certaines. Des fois elle m’invitait chez elle, on faisait la conversation.

— À quel étage habitait-elle ? demande Irène.

— Quatrième gauche sur cour. À l’époque de Monsieur Rafo, c’était un duplex. Madame Allegra a vendu l’étage quand sa fille s’est mariée. Elle disait que c’était trop grand pour elle. Après sa mort, sa fille a loué à des Italiens. Ils venaient une fois l’an, les volets étaient toujours fermés. Ça fait mal au cœur, un bel appartement comme ça. Heureusement Madame Elvire est revenue, après son divorce.

— La fille de Madame Torres habite ici ? souffle Irène, le cœur battant.

— Pour sûr. Je l’ai vue grandir. J’avais quinze ans. J’étais au premier, chez les Pelletier. Je gardais les enfants et je faisais du ménage, les courses, un peu de couture. Des fois, Madame Allegra me laissait la petite.

Irène se demande quel âge peut avoir cette petite dame, au travail depuis l’âge de quinze ans. Elle la suit dans une cour où quelques arbres nus espèrent le printemps. La gardienne lui montre deux fenêtres à l’angle de la façade ensoleillée.

— Vous pouvez monter, si vous voulez, dit la gardienne. C’est les vacances, elle a ses enfants.

Irène fixe les rideaux rouges aux fenêtres. Quelques secondes, elle s’imagine grimper les marches, sonner à la porte. Rencontrer cette inconnue dans l’intimité familiale. Que lui dirait-elle ? Elle espérait commencer par Allegra. Sa mort rebat les cartes. Si Elvire ne sait rien de son père, Irène devra lui dévoiler la vérité. Elle ne peut arriver les mains vides, sans avoir réfléchi, préparé sa visite.

Elle se ravise.

— Je reviendrai, dit-elle.

Elle rejoint Antoine et Hanno à la sortie du musée.

— T’étais où ? demande son fils, surpris de la voir en nage.

— Je l’ai retrouvée, dit-elle, les yeux brillants.

— Qui ça ?

— La fille de Lazar.

Karl

— Le voilà ! s’écrie Henning.

Sur l’écran de l’ordinateur, un jeune homme blond court entre les voitures dans une rue de Berlin, en levant un drapeau rouge. Il porte une veste en cuir et un pantalon pattes d’éléphant. Ses cheveux souples sont décoiffés par le vent, un large sourire plisse ses yeux clairs. Il n’a pas trente ans, une allure juvénile.

Irène le fixe, fascinée, jusqu’à ce qu’il passe le drapeau à un autre figurant et disparaisse du champ, comme dans une course de relais. Elle n’en revient pas. Et si c’était vraiment lui, le fils de Wita, l’enfant volé qui l’obsède depuis des mois ?

Henning a eu du mal à dénicher des images de Karl Winter. D’ordinaire, c’est lui qui tenait la caméra. Après plusieurs jours de recherches infructueuses, il a fini par découvrir sur un obscur site de cinéphiles qu’il avait participé à ce court métrage à la fin des années soixante, intitulé Le Drapeau rouge.

— Tu es un génie, lui dit-elle.

À la mi-janvier, un courrier de la Croix-Rouge allemande l’a informée que Otto et Irma Winter étaient morts au début des années quatre-vingt. Leur maison munichoise avait été vendue, il n’y avait pas trace d’un Karl Winter en Bavière. Il aurait fallu retrouver le notaire qui avait rédigé l’acte, mais leurs services étaient débordés, l’enquête pouvait mettre des mois à aboutir. Au même moment, Irène était accaparée par une mission urgente : rechercher les descendants de travailleurs forcés qu’une entreprise de la Hesse voulait indemniser.