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Charlotte Rousseau lui a suggéré de faire appel aux volontaires. Sur le site de l’ITS, le centre venait de créer une page dédiée à la restitution des objets, sous le hashtag #stolenmemory. Certains membres de l’équipe l’avaient déjà étrennée, les premiers résultats étaient encourageants. Des gens les contactaient de plusieurs pays, séduits par l’idée de jouer les détectives amateurs. Irène a indiqué la dernière adresse connue de Karl Winter, le nom de ses parents adoptifs et sa date de naissance.

Deux mois plus tard, au milieu de réponses trop vagues ou à côté de la plaque, elle est tombée sur le message d’un médecin de Hambourg à la retraite : « J’ai connu un cinéaste qui portait ce nom à Berlin, dans les années soixante. Il avait une trentaine d’années, ça pourrait coller. » Elle lui a envoyé un mail. En 1966, pendant ses études, il avait participé à un rassemblement contre la guerre du Vietnam. Un inconnu les avait filmés. Après la manifestation, ils avaient discuté autour d’une bière. Le type leur avait dit qu’il tournait des films pour ébranler les consciences. Il ne l’avait jamais revu. Des années plus tard, un ciné-club du centre-ville passait un film de Karl Winter. En voyant le nom sur l’affiche, il s’était souvenu de lui. Il était allé voir son film avec sa petite amie de l’époque. Ils l’avaient trouvé décousu et ennuyeux. « J’en garde un bon souvenir, parce qu’on avait passé la séance à se bécoter. On était jeunes… », concluait-il.

Elle s’est dit que chercher un obscur réalisateur d’avant-garde des années soixante était un boulot pour Henning.

— Ce n’était pas très difficile, tempère son collègue. Je suis un fils de soixante-huitards, la contre-culture n’a pas de secrets pour moi. J’ai grandi dans les vapeurs d’encens et de marijuana.

— Ah, voilà d’où tu tires ce calme et cette patience de brahmane, le taquine Irène.

— Peut-être, mais alors par réaction. Mes parents étaient du style à vouloir tout péter, à l’époque. Ils se sont rencontrés en apprenant à fabriquer des cocktails Molotov ! D’ailleurs, je me demande si ça n’a pas sauté une génération… Cette nuit, les jumeaux ont fait un sit-in dans le salon. Ils réclamaient un biberon et un dessin animé.

— Tes parents ne sont pas gâteux de ces petits activistes en herbe ?

— Ma mère ne tient pas plus de deux heures avec eux, à condition d’être en plein air. Tu sais, mes parents ont beaucoup changé. Ce sont des citoyens modèles, qui trient leurs ordures et me reprochent mon éducation laxiste. Revenons à ton gars. Aujourd’hui, on l’a un peu oublié, mais à l’époque il était assez connu dans le milieu de la gauche radicale. Il a fait partie des signataires du manifeste d’Oberhausen.

— Ça ne me dit rien, avoue Irène.

— L’acte de naissance du nouveau cinéma allemand. Si je te dis Alexander Kluge, Volker Schlöndorff, Fassbinder, Margarethe von Trotta ?

Elle acquiesce, voilà des noms familiers.

— Au départ, c’était un cinéma militant et expérimental, inspiré par la Nouvelle Vague. Ils mélangeaient le documentaire et la fiction. Beaucoup de voix off, de plans fixes et d’agit-prop, sourit Henning.

— Si je comprends bien, Karl voulait changer le monde ?

— Une utopie assez répandue en 68. Mais en Allemagne, il y avait cet héritage impossible du nazisme. Les parents avaient perdu toute crédibilité aux yeux de leurs enfants, parce qu’ils avaient soutenu Hitler…

Née pendant la guerre, cette génération avait découvert les crimes de la précédente au procès d’Auschwitz. L’horreur et la stupéfaction avaient suscité une colère viscérale. Ils réclamaient des comptes. Mais leurs parents se dérobaient, le pays refusait de se confronter à son passé. Il faut dire que les anciens nazis demeuraient à tous les niveaux de la société, et jusqu’au Bundestag. Ils s’étaient convertis à ce miracle économique dans lequel les étudiants ne voyaient que mercantilisme et aliénation, la dernière mue d’un fascisme indélogeable.

— Dans les années soixante, la majorité des policiers étaient d’anciens nazis actifs, rappelle Henning. Comme la moitié des juges. Autant dire qu’ils manquaient d’impartialité pour juger les criminels de guerre…

Les médias et la presse du groupe Springer appelaient à une répression sans pitié contre les manifestants. Une partie des étudiants s’était radicalisée jusqu’à choisir la violence armée.

— Si Karl est notre enfant volé, il avait de bonnes raisons d’être en colère, murmure Irène. Même s’il avait oublié la Pologne et refoulé le reste.

— Oui, mais c’était un artiste, pas un poseur de bombes. Un sympathisant, comme on disait à l’époque. Il a continué à faire des films. Ils passaient dans des cinémas d’art et d’essai, des festivals étrangers… Aucun n’a crevé le plafond du box-office. Ensuite il a enseigné le cinéma à Berlin.

Irène est impressionnée.

— Tu crois qu’il est encore en vie ?

— Impossible à dire. Voilà la dernière info que j’ai dénichée, dit-il en lui tendant une photocopie. Ça date de 2008.

C’est une coupure de presse du journal Sud-Ouest sur le festival de cinéma indépendant de Bordeaux. Sur la photo, un septuagénaire pose à côté d’un grand brun aux cheveux mi-longs et à l’air décontracté, dont les yeux gris sourient derrière de fines lunettes. Le cliché est légendé : « Karl Winter, invité à l’occasion d’une rétrospective de son œuvre. Ici avec son fils, le documentariste Rudi Winter. »

Elle les regarde, le père et le fils.

Veut revoir le moment où Karl court avec son drapeau, éclaboussant la grisaille de sa joie frondeuse.

— Je ne sais pas ce que je ferais sans toi, dit-elle à Henning.

Le soir, elle roule à travers la forêt sur les routes glissantes, dans une brume épaisse que la lueur jaune de ses phares n’arrive pas à percer. Difficile d’imaginer que d’ici deux semaines, les premiers bourgeons sortiront. C’est la ruse de l’hiver de nous faire croire qu’il va durer toujours.

Elle est heureuse de retrouver l’abri de sa maison, les dessins d’enfant de son fils sur le mur, ces bonshommes aux bras et aux sourires démesurés. Elle allume un feu dans la cheminée, met l’album de Dafne Kritharas qu’Antoine et Hanno lui ont offert à Noël. La chanteuse interprète certains morceaux en judéo-espagnol. Bercée par sa voix mélodieuse, elle imagine la ville blanche aveuglée de lumière, la jeune fille debout sur les remparts. Se demande si Allegra a pensé à Thessalonique, avant de quitter ce monde.

Peu à peu, sa rêverie la ramène à l’enfant volé. Quand elle a appelé l’Académie allemande du film et de la télévision de Berlin, son interlocutrice lui a demandé de quel Winter elle parlait. Karl Winter avait pris sa retraite au début des années 2000. Il ne venait plus à la cérémonie du Prix du film allemand depuis des années, on racontait qu’il était souffrant. Son fils Rudi enseignait à l’Académie, elle lui a communiqué son mail professionnel.

Elle déniche sur le Net des articles sur ses derniers documentaires, quelques bandes-annonces. Ses films passent régulièrement sur les chaînes publiques. Elle en a vu au moins un, un portrait de Greta Thunberg. Ces dernières années, il ausculte les angoisses de la société allemande. L’écologie, l’immigration, le mal-être des habitants de l’ancienne RDA.