Irène se dit que si elle est encore de ce monde, une mère devrait recevoir ce qui reste de son enfant assassiné.
Deux semaines plus tard, Janina Dabrowska lui confirme que Elzbieta Masurek est morte dans les années cinquante, dans un hospice pour indigents tenu par des religieuses. Elle n’a identifié aucun descendant.
La piste de Teodor s’arrête là.
Maintenant, elle doit retrouver la personne qui lui a donné le pierrot au camp de Buchenwald.
Elsie
— Qu’est-ce que c’est ?
Irène fixe le paquet recouvert d’adhésif noir que son collègue vient de déposer sur le bureau.
— Aucune idée, c’est pour toi.
Elle ne comprend pas et s’agace. Elle n’a pas le temps, elle doit retrouver le propriétaire du pierrot de tissu et trois mille objets attendent dans les placards, sans parler de ses autres missions. Elle commence à se dire que cette restitution relève des travaux d’Hercule, qu’elle pourrait engloutir des années de leur vie.
Depuis près de huit ans, Henning et elle travaillent ensemble au sein de la Section de recherche et d’éclaircissement des destins. Ce département, qu’on appelle le tracing, réunit plusieurs équipes d’enquêteurs qui remontent le temps, collectent des indices pour déterminer le sort des victimes du régime nazi. Celle d’Irène a pour mission particulière de réunir les familles.
Henning est un méticuleux, capable de passer des semaines à situer un hameau yougoslave qui a changé plusieurs fois de nom depuis les années quarante. Si patient qu’elle l’imagine occuper des week-ends enneigés à faire des puzzles de six mille pièces, sans que tremble un seul poil de sa barbe rousse. Il a une femme aussi discrète que lui, des jumeaux qui semblent par contraste exubérants. Malgré des années de collaboration étroite et quotidienne, elle ignore ce qui a poussé Henning à venir travailler ici. Elle ne connaît de lui que ce qu’il veut bien montrer, le tableau paisible d’une vie familiale sans aspérités. Ils n’ont pas d’intimité en dehors du travail. Et s’ils discutent souvent des enquêtes en cours, ce qui est désormais encouragé, leurs discussions ne s’aventurent jamais sur un terrain plus intime. Cette réticence partagée par ses collègues l’a longtemps arrangée. C’était rassurant, après la tempête de son divorce, de ne pas être confrontée à la vulnérabilité des autres, et d’être protégée de la sienne. Elle se concentrait sur son travail et sur son fils. Aujourd’hui, elle aimerait que cette façade lisse se fissure. Prendre ce risque.
Avec un calme décourageant, il attend qu’elle le congédie.
— Tu veux que je m’en occupe ? l’interroge-t-il de son timbre tranquille. Mais il t’a été envoyé personnellement.
Elle soupire. Le paquet lui est bien adressé, aux bons soins de l’International Tracing Service. Elle l’éventre au cutter, après un deuxième café. En sort une lettre en allemand, rédigée d’une écriture pressée :
« Stuttgart, le 7 novembre 2016
Chère Madame,
Je m’appelle Volker Neumann et je suis avocat. L’année dernière, le professeur d’histoire de ma fille a expliqué en classe que le plus grand centre d’archives sur la persécution nazie se trouvait à Bad Arolsen, et qu’il aidait les gens à découvrir l’histoire de leurs proches déportés ou assassinés pendant la guerre. Cela m’est revenu en mémoire très récemment.
Ma grand-mère maternelle s’est éteinte au début de l’été. Ces dernières années, elle devenait sénile et nous avions peu de contacts. De temps en temps, mon épouse et moi lui amenions les petits. Elle pouvait les regarder jouer pendant des heures.
Après sa mort, ma mère et moi avons entrepris de trier ses affaires avant de mettre la maison en vente. En débarrassant le grenier, je suis tombé sur une jolie boîte à bijoux ancienne fermée à clef. Je pensais la donner à ma fille en souvenir de son arrière-grand-mère. Une étiquette était collée sur le couvercle : « À n’ouvrir qu’après ma mort. » Je ne voulais pas abîmer la serrure. J’ai fini par retrouver la clef dans le tiroir de sa table de nuit. Heureusement, j’étais seul quand j’ai ouvert le coffret. J’y ai découvert le pendentif que je vous envoie, et plusieurs feuillets de sa main.
J’ai longtemps hésité à vous écrire. Je m’y résous parce que ce médaillon appartenait à une femme qui a été assassinée. Cette histoire me réveille la nuit. Je pense à cette inconnue et à ses proches, qui ignorent peut-être ce qui lui est arrivé. Si j’étais à leur place, je voudrais savoir. Alors j’ai fini par me décider, même s’il est difficile d’accepter qu’une grand-mère aimée ait pu participer à ces horreurs. Si je n’avais pas lu ces pages de mes yeux, je ne pourrais le croire.
Avant tout, chère Madame, je dois vous demander de garder pour vous ce que je vous confie. Je me suis renseigné à votre sujet. La tante d’un de mes amis a retrouvé grâce à vous le fils qu’elle avait eu d’un soldat français. Elle m’a dit que même si vous n’étiez pas allemande, vous étiez respectueuse et digne de confiance. Faites ce que vous pouvez pour cette pauvre femme, mais je vous en prie, n’exposez pas ma famille à la douleur et à la honte. Je veux porter seul le poids de cette histoire.
En 1943, ma grand-mère venait d’avoir vingt ans. Elsie aurait aimé continuer ses études mais son père était fermier à Derental, en Basse-Saxe. Il voulait qu’elle travaille sur l’exploitation. La guerre en a décidé autrement. Du fait de la conscription, elle a été réquisitionnée comme gardienne au camp de concentration de Ravensbrück. Pendant mes études de droit, j’ai découvert qu’elle avait été jugée après la guerre et qu’elle avait purgé une peine de prison. J’ai interrogé ma mère. Elle m’a dit qu’Elsie était une victime d’Hitler, comme beaucoup de gens embrigadés dans cette guerre. Après ça, elle a jugé que le sujet était clos et ma grand-mère ne l’a jamais évoqué devant moi. Avec le recul, je m’interroge sur mon manque de curiosité. Il m’aurait été facile d’aller consulter les archives du procès. Peut-être que j’avais peur.
Après avoir lu la confession d’Elsie, vous aurez toutes les raisons de la trouver monstrueuse. Sachez qu’elle était très tourmentée, dévorée par l’angoisse. Sa fin n’a pas été douce. Quand je l’ai vue sur son lit de mort, c’était comme si elle avait lutté jusqu’au bout contre un adversaire invisible.
Je ne cherche pas à atténuer sa responsabilité. Mais je ne peux m’empêcher de me demander ce que j’aurais fait à sa place, si on m’avait envoyé dans ce lieu atroce. Quelle était sa marge de manœuvre ? Peut-on rester humain, dans un cadre où l’inhumanité est la règle ? Ces questions me hantent. Je ne reconnais pas la femme simple qui a pleuré de fierté le jour où j’ai réussi l’examen du barreau. Comme s’il y avait toujours eu deux Elsie, qui ne pouvaient cohabiter. Celle qui était enfermée dans la boîte a fini par détruire l’autre. Je voudrais préserver le souvenir de celle que nous avons aimée dans le cœur des miens.
Je vous confie ce vœu peut-être illusoire, chère Madame. Je pense à cette Polonaise assassinée. J’espère que vous pourrez lui rendre justice sans jeter l’opprobre sur ma famille. »
Irène allume une cigarette à la fenêtre. Cet homme s’adresse à elle comme à une déesse de pierre qui pèserait sans ciller la valeur des hommes. Il condamne et justifie dans le même mouvement, n’arrive pas à dire ce qui a tué cette femme. S’en tient à ce participe passé, assassinée, et l’implore de ne pas détruire sa famille. C’est une chanson déchirante et familière.