Irène sait qu’elle a raison. Même si elle rêve de réunir Agata et son frère, elle n’est pas là pour panser leurs blessures ; juste pour restituer quelques bribes d’une histoire que les héritiers sont libres de refuser.
Cette nuit-là, dans son cauchemar, Rudi Winter ne veut plus la revoir et lui interdit d’approcher son père. Son regard gris la toise, glacial, tandis qu’elle s’acharne en vain sur les boutons de son manteau. Elle n’arrive pas à le fermer, son ventre de femme enceinte est déjà trop gros. Elle se réveille en sursaut.
En arrivant au centre, elle photocopie la lettre d’Allegra avec la traduction de Montse Trabal, et les glisse dans une enveloppe adressée à Elvire Torres. Elle lui écrit qu’elle a découvert ce courrier dans leurs archives. Elle laisse Elvire en prendre connaissance, espère qu’elle n’en sera pas trop ébranlée, et se tient à sa disposition si elle souhaite en discuter. Elle ajoute que l’International Tracing Service a également en sa possession un objet qui appartenait à Lazar Engelmann.
Elle a longuement hésité. C’est peut-être une lâcheté, mais cette fois elle ne veut rien forcer, préfère laisser Elvire venir à elle.
Le même jour, elle reçoit des nouvelles de Lucia Heller :
« Chère Irène,
Je ne sais comment vous exprimer notre reconnaissance. Les documents que vous m’avez envoyés nous bouleversent.
Vous vous excusez d’avoir retrouvé si peu de choses à Varsovie, mais vous n’imaginez pas la valeur de ces traces pour nous. Rendez-vous compte qu’il ne nous reste rien d’eux. Pas même une tombe où nous recueillir.
À travers le texte d’Eva, ma mère a retrouvé son oncle Medres, aussi doux et sage que dans sa mémoire. Elle regrette que son père soit mort avant d’avoir pu le lire, car ce frère chéri lui a manqué chaque jour de son existence. Dans la fratrie, mon grand-père était l’entrepreneur et Medres l’intellectuel. Ils s’admiraient et se chamaillaient sans cesse.
Ma mère se souvient qu’Eva était en rébellion contre sa mère. Elle gardait d’Estera l’image d’une femme réservée, attachée aux convenances. Découvrir qu’elle a pris les armes dans le ghetto a été un choc ! Dans ces heures tragiques, Estera et Eva ont fait preuve d’un grand courage. J’espère que ma fille et mes nièces s’en souviendront, et que leur exemple les rendra plus fortes.
Les passages où Eva parle de ses frères nous ont profondément émus. La dernière fois que ma mère les a vus, le plus petit ne marchait pas encore. Elle a tenu à réunir ses enfants et ses petits-enfants pour leur lire la rédaction. À la fin tout le monde pleurait, c’était comme une cérémonie en leur mémoire.
Je pense souvent à ce que vous m’avez dit. Ne pas laisser leur mort éclipser leur vie.
Grâce à vous, c’est un peu de cette vie qui nous a été rendue.
J’ai fait encadrer les photos d’Eva, pour qu’elle ait sa place au milieu de nous. J’ai beaucoup parlé de vous à ma famille, et de votre travail. Ici, tout le monde veut vous rencontrer ! Nous serions honorés si vous acceptiez de venir nous voir à Buenos Aires. »
Elle lui répond :
« Chère Lucia, Le jour où nous écoutions l’enregistrement d’Eva, je cherchais les mots qui vous consoleraient, adouciraient ce voyage vers vos disparus. Et c’est vous qui aujourd’hui me rendez la pareille, au moment où j’en ai besoin. Merci de me rappeler, avec votre sensibilité généreuse, le sens de ma mission. Celle que votre tante m’a transmise.
La vaillance d’Estera, la force d’Eva et la douceur de Medres se mêlent dans vos racines. C’est un bel héritage. Je suis sûre que vos enfants sauront y puiser l’inspiration de leurs vies d’adultes. Quant à moi, je viendrai avec joie, dès que mon travail m’en laissera le loisir. »
Le lendemain, il fait encore nuit quand elle part pour Ludwigsburg.
Quatre heures plus tard, elle sonne à la porte d’un bâtiment qui se fond avec discrétion dans le paysage. De l’extérieur, nul ne peut soupçonner qu’il est protégé par des portes blindées et des coffrages d’acier, ni qu’il conserve près de deux millions de dossiers sur les criminels nazis. L’Office central d’enquête sur les crimes du national-socialisme a été créé ici en 1958. À l’époque, la majorité de leurs auteurs vivaient au grand jour sans être inquiétés, ou avaient été amnistiés après quelques années de prison. Ils avaient recouvré leur position dans la société, exigeaient qu’on leur paye leurs arriérés de pension. La population allemande ne voulait plus de procès nazis. L’Office central, comme on l’appelle ici, a été aussi fraîchement accueilli que l’International Tracing Service. Les jeunes procureurs qu’on y transférait arrivaient dans une ville hostile où chaque journée apportait son lot d’injures et de menaces. Tout était réuni pour les décourager, s’assurer que leur action resterait symbolique. Mais leur jeunesse s’est révélée une arme à double tranchant. Ils posaient un œil neuf sur des crimes inédits par leur nature et leur ampleur. Certains étaient si ébranlés qu’ils demandaient leur rapatriement dans les premières semaines. Ceux qui restaient se montraient surprenants de pugnacité.
Jusqu’au début des années quatre-vingt, l’ITS les a aidés à réunir les preuves et à retrouver les témoins. Du jour au lendemain, Max Odermatt a décidé de leur fermer l’accès aux archives les plus complètes sur la persécution nazie. Quand elle y pense, Irène est submergée de colère. Il y a plus de dix ans que l’ancien directeur a été limogé, mais elle n’oublie pas. L’Office central continue à traquer les anciens nazis dans le monde entier, à éplucher des milliers de pages de dossiers à la recherche d’un nom, d’un indice oublié. Presque tous les criminels nazis sont morts, la plupart dans leur lit. La majorité des témoins a disparu. Les survivants ont un âge canonique, une mémoire défaillante. Aucun lieu, se dit-elle, n’incarne mieux l’imperfection de la justice, son impuissance, et la noblesse de sa mission. Car les procureurs de Ludwigsburg n’ont jamais renoncé.
Aujourd’hui, l’Office central abrite des juristes, des historiens et des archivistes. Il a été créé comme une structure provisoire dont la fermeture était repoussée sans cesse, avant de devenir une institution de l’Allemagne démocratique. C’est un lieu où la mémoire s’incarne, vivace et dérangeante. Il faut descendre dans le noir, sonder les ténèbres.
Irène est venue pour Lazar.
On l’installe dans une salle où d’autres chercheurs travaillent dans un silence monastique. Elle enfile les gants de manipulation. Plusieurs boîtes ont été disposées à son intention. Elles contiennent les témoignages du procès Kurt Franz, qui a commencé en octobre 1964 à Düsseldorf. Pendant près d’un an, on a jugé dix SS du centre de mise à mort de Treblinka. Le onzième inculpé est mort avant le début du procès. Le plus gros poisson était Kurt Franz, le dernier commandant du camp. À l’époque, il était si apprêté que les détenus le surnommaient Lalka, la poupée. Une poupée qui inventait toujours de nouveaux jeux pour faire souffrir avant de tuer. Après la guerre, Lalka a repris son métier de cuisinier à Düsseldorf, où il a coulé des jours tranquilles, jusqu’à ce qu’on vienne l’arrêter. Chez lui, les policiers ont découvert un album de photos de Treblinka, intitulé Schöne Zeiten, « Le bon temps ». Il l’avait fait durer autant que possible, avant d’aller chasser les partisans du côté de Trieste.