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Parmi les hommes assis sur le banc des accusés, un ou deux avaient parfois eu un geste humain. Ils frappaient les détenus sans faire de zèle ou à contrecœur. Cette nuance leur donnait l’air d’agneaux au milieu des loups. Ils s’étaient montrés obéissants, espérant se planquer là assez longtemps pour échapper au front. Le centre de mise à mort avait fonctionné jusqu’en octobre 1943. Pendant quinze mois, la cruauté y avait été la règle, l’humanité l’anomalie. Quelques dizaines de survivants étaient là pour en témoigner, dont Lazar.

Lire son témoignage en allemand donne à Irène la sensation de se pencher sur la surface d’un lac opaque. Elle n’en distingue qu’une nappe sombre et mouvante. Dessous, il y a un gouffre qu’elle ne peut concevoir. Lazar arrache ses mots à cet abîme. Ils ne tremblent pas, se posent comme des lames sur le silence.

Il raconte la foule à l’arrivée des trains. Il se revoit dans cette foule. Hébété, enregistrant l’image de ces montagnes d’affaires dans la cour sans en comprendre le sens. La vitesse avec laquelle tout se produisait. La séparation des hommes et des femmes, le déshabillage. Sélectionné comme « Juif de travail » du camp d’en bas, il n’est jamais allé au-delà des haies de feuillages. Mais il a entendu les cris. Plus tard, il a vu les grandes excavatrices dresser vers le ciel leurs gueules pleines de cadavres. Il a respiré la puanteur des corps brûlés.

L’odeur revient parfois, comme un fantôme.

Il dit, Nous étions des morts en sursis.

Leur révolte est venue de cette certitude.

Les premiers mois, il était affecté au commando des trieurs. Le royaume de Lalka et de ses acolytes. Ils surgissaient à tout instant et s’acharnaient sur l’un d’eux, jusqu’à n’en laisser qu’une dépouille sanglante.

Plus tard, Lazar a été recruté dans l’équipe des charpentiers. Il a construit un zoo pour distraire le personnel SS, une fausse gare aux abords pimpants du nom d’Obermajdan, destinée à tromper les victimes. Il y avait même une horloge aux aiguilles immobiles. Il était parfois réquisitionné pour le Tarnungskommando, qui renouvelait le camouflage des haies. Pendant l’hiver 42-43, les convois ont drastiquement diminué. Ils devenaient des bouches inutiles. Les SS les ont affamés, provoquant une épidémie de typhus. Ceux qui ne tenaient plus les cadences étaient exécutés. Ils ont perdu des centaines de leurs camarades. Si les convois n’avaient pas repris en mars, ils seraient morts avant la révolte.

Avec précision, il détaille à la barre les tortures, les exécutions. Rend à chaque bourreau la part de sang qui lui revient. Il les désigne par leurs surnoms : Lalka, Kiwe, Frankenstein, l’Américain, l’Ange de la mort.

Ils avaient cessé de ressentir.

Un matin, à l’automne, Lalka les a envoyés en renfort sur la rampe. Un gros convoi venait d’arriver. Ils devaient se joindre au commando de Juifs de travail qui accueillait les trains. On les appelait les Bleus, parce qu’ils portaient un brassard de cette couleur. Ils déchargeaient les morts et les bagages et avaient une demi-heure pour nettoyer les wagons à bestiaux avant qu’ils repartent, libérant la voie pour les suivants.

Les SS et les Trawnikis attendaient sur la rampe, armés de fouets et de revolvers. Les chiens grondaient. La foule incertaine leur jetait des regards effrayés. Lazar aidait les retardataires à sauter sur le quai.

Il a vu un SS s’approcher d’une femme qui avait une petite fille dans les bras. Il était mince et costaud, avec un teint rose de bébé, des sourcils décolorés par le soleil. Les Polonais l’appelaient Kelev. En yiddish, Chien vicieux.

La fillette tenait un jouet de tissu, un pierrot. Il en avait déjà vu, à Prague. Celui-ci était sale mais elle le serrait fort. Il voyait qu’elle avait peur des hommes et des chiens.

Irène se fige à la mention du pierrot. Elle voulait découvrir son histoire, maintenant elle la redoute. Pressent qu’elle a détruit Lazar. L’espace d’une seconde, elle regrette d’être venue.

Il est trop tard.

Kelev a tendu la main pour le lui prendre, mais l’enfant s’y cramponnait. Il se souvient qu’elle répétait « Neyn ! Neyn ! ». Et de ses grands yeux noirs, pleins de colère.

Alors Kelev a pris son pistolet et il a tiré une balle dans la tête de la mère. Elle s’est effondrée sur elle-même. En tombant avec elle, la petite a lâché le pierrot. Le SS l’a ramassé avec un sourire.

Le procureur demande au témoin si Kelev se trouve sur le banc des prévenus.

Il répond qu’il ne le reconnaît pas parmi les accusés. Il ignore son nom, mais il n’a jamais oublié son visage.

Ce jour-là, Kelev a vu qu’il regardait la petite fille pleurer près du corps de sa mère. Il lui a ordonné : « Emmène-moi ça au Lazarett. »

Le procureur demande au témoin d’expliquer ce qu’était le Lazarett.

Il répond qu’il s’agissait d’un bâtiment à ciel ouvert, entouré de haies de branchages. À l’entrée, un grand drapeau blanc avec une croix rouge simulait une infirmerie. On y conduisait les vieux, les infirmes et les malades, les enfants seuls. Tous ceux qui ralentissaient la chaîne de mort. Le Lazarett était l’unique horizon des « Juifs de travail ». C’était là que les SS se débarrassaient d’eux, quand ils voulaient les punir ou estimaient qu’ils avaient fait leur temps.

— Si je comprends bien, vous deviez conduire cette enfant vers un lieu d’exécution ? insiste le procureur.

— C’est exact, répond Lazar.

Il savait que derrière ces murs il y avait une fosse, où un feu était entretenu nuit et jour. Parfois, les SS envoyaient l’un d’entre eux y brûler les tas de photos et les papiers des victimes. Il avait vu ce qui arrivait aux Juifs. L’Ange de la mort donnait l’ordre aux victimes de s’asseoir au bord du trou. Vêtu d’une blouse blanche, Frankenstein passait derrière elles et leur tirait une balle dans la nuque. Leurs corps basculaient dans le brasier.

À cet instant du témoignage, ses phrases deviennent hachées, il s’interrompt souvent. Son calme s’effrite sous la déflagration du souvenir.

Il a pris la petite dans ses bras et l’a portée jusqu’au Lazarett. Il dit qu’elle sentait l’odeur de la peur. Elle avait des cheveux noirs et bouclés, le visage barbouillé de morve et de larmes. Il l’a consolée, l’a sentie se calmer contre lui.

Il dit, Qu’est-ce que j’aurais pu faire ?…

Ses bras la tenaient solidement, mais ils étaient inutiles. Ils ne pouvaient pas la sauver.

Il a gravé son prénom dans sa mémoire. Hanka.

Il se rappelle avoir pensé, Quand je serai sous la terre, qui se souviendra d’elle ?

Il ne pouvait imaginer survivre à Treblinka.

Quand ils sont arrivés, l’Ange de la mort gardait l’entrée du Lazarett. Frankenstein a surgi devant eux, avec sa blouse blanche et sa gueule hideuse.

Il a voulu lui prendre la petite, mais elle s’accrochait à Lazar. L’autre lui faisait peur, avec son regard d’assassin. Elle s’est remise à pleurer. Frankenstein lui a brisé la nuque d’un coup de crosse. Les boucles noires poissées de sang. Il a grimacé : « On ne va pas gâcher des balles pour cette merde. »

Il a emporté Hanka de l’autre côté du mur.

Lazar était pétrifié.

Avec sa voix de fausset, l’Ange de la mort lui a glissé : « Disparais, si tu ne veux pas la rejoindre au paradis d’Abraham. »

Irène ferme les yeux, le cœur au bord des lèvres. Elle le voit, foudroyé. Ses bras vides et encore tièdes.