Il dit, Chaque nuit, je l’entends. Elle hurle en moi.
C’est pour elle qu’il est là, qu’il s’inflige ça. Qu’il confronte leurs assassins.
À l’issue du procès, l’Ange de la mort et Frankenstein ont été condamnés à la prison à vie. Le premier est mort en détention. Le second a été libéré au bout de quatorze ans.
Le lendemain, dans la lumière matinale, le pierrot lui paraît si triste avec ses larmes effacées, sa bouche éteinte. Peut-être parce qu’elle sait quel fantôme il protège.
Elle hurle en moi.
Rudi
— C’est étrange, ce mot de Lazarett, remarque Antoine au bout du fil. Tu sais que c’était l’endroit où on enfermait les lépreux ? Le Lazare de l’Évangile est leur patron.
— Celui que Jésus a ressuscité pour se faire mousser ?
— Le même. Les lépreux étaient vus comme des morts-vivants. Leur donner comme saint patron un type qui revenait d’entre les morts ne manquait pas d’humour.
— Noir, l’humour, dit-elle en regardant son bout de jardin, où le rayon de lune dessine des ombres chinoises.
Elle n’arrive pas à se remettre du témoignage de Lazar. Pourtant elle en a croisé des horreurs, depuis qu’elle travaille à l’ITS. C’est peut-être une de trop. Combien de crimes et de massacres l’esprit peut-il absorber avant d’être empoisonné ? Parfois, elle redoute de perdre toute confiance en ses frères humains. De ne plus les voir qu’à travers le prisme des sociologues du génocide : de futurs assassins, une fraction de Résistants, et le restant de bystanders : des observateurs, oscillant de la trouille à la participation active aux larcins et aux meurtres. Dans quelle catégorie se rangeraient ses voisins ? Le jamais plus de Treblinka est un mantra que des sourds psalmodient pour des aveugles. À quoi bon s’échiner à rendre un nom à une victime, quand partout les hommes continuent à brutaliser, exploiter, détruire tout ce qu’ils touchent ? Elle a une pensée pour Stefan, qui a prononcé des mots semblables au cœur d’une nuit froide, à Lublin.
— Tu peux me dire à quoi je sers ? demande-t-elle en allumant une cigarette.
— Ça ne va vraiment pas fort. À quoi tu sers ? Tu le sais très bien. Tu aides les gens à renouer les fils que la guerre a brisés. Tu leur rends quelque chose qui leur revient. Quelque chose d’essentiel, même s’ils ne le savent pas encore.
— Quelque chose qui peut bousiller leur vie, lâche-t-elle. Tu crois que mon vieux cinéaste Alzheimer ira mieux, si je lui révèle que les SS qui l’ont enlevé ont envoyé sa mère crever à Ravensbrück ?
— Eh bien… peut-être, réfléchit-il. Parce qu’il comprendra que sa mère ne l’a pas abandonné. Et qu’il n’était pas nécessaire de se venger sur toutes les femmes qui ont croisé sa route !
Elle rit, exhalant la fumée de sa cigarette :
— Toi, tu sais me remonter le moral. Pour ses ex, c’est un peu tard, hélas. S’il s’est vengé sur elles.
— Il n’est jamais trop tard pour devenir moins con, répond Antoine. C’est pour ça que je continue à espérer pour ma mère un chemin de Damas, ou une expérience de mort imminente. Il paraît qu’on en ressort transfiguré.
— De préférence avant qu’elle te déshérite.
— Bien sûr. Et avec ton documentariste acariâtre, où ça en est ?
— Silence radio.
— Un homme pour toi, persifle Antoine.
— Très drôle. Je me croyais maligne de lui avoir laissé le médaillon… Il va falloir que je le récupère.
— C’était une bonne idée. Toi, il peut t’envoyer chier. Un objet, c’est plus compliqué. Surtout que les tiens sont hantés.
Après avoir raccroché, elle visionne un film de Rudi Winter qu’elle a loué sur une plate-forme. Le titre a attiré son attention : Vergissmeinnicht. « Ne m’oublie pas », le nom allemand du myosotis. Le documentaire a été tourné à Dresde, dans une clinique pour malades d’Alzheimer où l’on a recréé un décor de la RDA, avec papier peint et mobilier d’époque. Le directeur explique que ces repères du passé rassurent les patients. Au contact d’ustensiles familiers, ils retrouvent la mémoire de certains gestes. Rudi Winter filme les visages de ces hommes et de ces femmes dont la mémoire s’émiette. Il s’attarde sur le regard d’un vieillard captivé par l’histoire que raconte sa petite-fille. Sur l’expression butée d’une dame qui refuse de sortir de sa chambre. Les larmes d’une pensionnaire, à l’écoute d’une mélodie de Chopin. Irène sent qu’il s’efforce de comprendre ce que cette maladie fait aux êtres, ce qu’elle érode ou met au jour. Sa voix accompagne certains plans : « Ils ressemblent à des îles qui se détachent peu à peu du continent. Jusqu’au moment où ils dériveront loin de nous, toutes amarres tranchées. Peut-être faut-il renoncer à ce que l’on sait d’eux. Les réapprendre, les aimer autrement. Dans leur nudité, leur fragilité, leur cruauté, leur angoisse. À travers un geste, la densité d’un instant. »
Irène se doute que ce film d’une beauté déchirante est aussi une lettre d’amour adressée à son père, in absentia. Il ravive en elle un sentiment d’urgence. Les mots d’Eva lui reviennent, obsédants : Le temps que tu perds, c’est la vie de ceux qui attendent une réponse. Et cette vie est un fil fragile.
Elle ne peut abandonner Karl et Agata. Elle doit essayer encore. Elle compose un message à l’intention de Rudi Winter, se perd dans des justifications bavardes, recommence plusieurs versions. Tous les mots lui semblent piégés, elle l’imagine les retourner contre elle. Finalement elle met tout à la poubelle et se contente de quelques lignes toutes simples. Elle lui écrit que son film l’a touchée. Qu’elle comprend qu’il ait peur pour son père. Peur de réveiller une douleur enfouie depuis si longtemps.
« À mon tour, j’aimerais partager un documentaire avec vous. L’un de ses protagonistes a fait appel à notre centre il y a quelques années. Malheureusement, nous n’avons pu lui apporter les réponses qu’il espérait. »
Le film retrace le destin de plusieurs enfants volés par les nazis. L’un d’entre eux, kidnappé en 1941 dans une ville de Lituanie, avoue que sa plus grande souffrance est d’ignorer d’où il vient. Le temps ne la guérit pas. Il voudrait savoir avant de mourir.
Deux jours plus tard, il l’appelle.
— Vous êtes têtue, dit-il, et derrière la voix bourrue, Irène sent une ouverture.
Elle l’écoute.
— Il y a trois ans, mon père était ingérable. Personne ne pouvait l’approcher. Il virait les infirmières de la chambre. Maintenant il est plus calme, comme si quelque chose avait cédé. Il est dans une clinique où l’on s’occupe bien de lui. Il décline doucement. Je ne veux pas perturber son équilibre.
— Je comprends.
— Peut-être que vous avez raison, même si votre hypothèse me paraît dingue. Mais de toute façon, pour lui, c’est trop tard. Certains jours, il ne se souvient même pas qu’il a un fils.
Il avoue qu’il voulait lui renvoyer le médaillon.
Après l’avoir emballé avec soin, il s’est rendu à la poste de son quartier. Il a réglé l’affranchissement, est reparti à pied. Il n’avait pas fait cinq cents mètres que ça a commencé à le travailler. Il a rebroussé chemin. Le postier ne comprenait rien, lui non plus.
Il dit, J’ai regardé le dessin. Ça pourrait être mon père comme n’importe quel petit blond du même âge.
Il dit, J’ai assez d’emmerdes comme ça.
— … Vous êtes libre vendredi soir ? ajoute-t-il après un silence.