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— Ça dépend.

— Je n’ai pas été sympa, l’autre jour. Ça me donnerait une chance de me rattraper.

— Vraiment ? demande-t-elle. Je ne vais pas dîner à quatre heures de route sans un minimum de garantie.

— Je m’y engage. J’aimerais que vous me parliez de cette Polonaise.

Le lendemain, elle va chercher Hanno et Hermine à l’arrêt de bus. Après leurs partiels, ils ont travaillé un mois dans une brasserie pour financer un voyage en Autriche et en Italie. Ils rentrent juste et viennent passer leurs derniers jours de vacances à Bad Arolsen, avant le début du deuxième semestre universitaire. Pour fêter ça, Irène a organisé un grand dîner avec les Glaser et quelques amis de son fils.

Depuis l’attentat, Hanno lui envoie un sms tous les soirs. Une concession à son angoisse. Il n’a pas dérogé à ce rituel pendant leur voyage. Elle a reçu des messages de Vienne, de Salzbourg, de Bad Ischl, de Bolzano et de Padoue, de Vérone et de Venise. Grâce à eux, elle s’endormait chaque nuit dans une ville différente. Ses rêves s’habillaient de ciels purs et de montagnes, de lueurs fauves sur la lagune.

Elle les retrouve hâlés, enthousiastes et volubiles. Ils ont bourré leurs sacs à dos de pecorino et de saucisson truffé. En regardant Hermine s’affairer dans la cuisine et accueillir les invités, Irène s’étonne qu’elle ait trouvé sa place si naturellement dans leur intimité. On dirait qu’elle est là depuis toujours, avec son petit air décidé, sa désarmante spontanéité. À la gare, elle s’est précipitée pour l’embrasser. Irène doit s’avouer qu’elle commence à s’attacher à cette gamine. Quand elle est là, Hanno semble presque embarrassé de son bonheur. Comme s’il craignait qu’il n’indispose Irène, sorte de version importée de la Mère Courage, mariée à son job, anxieuse et monacale. Il ne perçoit d’elle que cette surface, pourtant elle est aussi tout le contraire. Libre, impulsive. Ces dernières années, elle a sacrifié des pans entiers d’elle-même pour assurer à son fils un peu de solidité. Elle s’est coulée dans un pli ancestral, elle est devenue poussiéreuse.

Plus tard, son regard embrasse la joyeuse assemblée d’amis et d’enfants que traverse le labrador des Glaser, tornade de poils blonds. Benjamin lui ressert du champagne. Elle flotte un peu.

Hanno va bien. Il est peut-être temps qu’elle s’autorise à vivre.

Elle grimpe les marches, consciente que ses efforts de coiffure sont anéantis par l’averse torrentielle qui l’a douchée en descendant de voiture. Ses cheveux dégoulinent dans son dos. Elle essuie comme elle peut les traces de mascara au coin de ses yeux, jette un coup d’œil pensif à ses bottines crottées. Elle fumerait bien mais son paquet est trempé. Tout en baies vitrées, le restaurant donne sur le Weißensee. C’était une bonne idée, peut-être pas la bonne saison.

Installé à une table, Rudi Winter contemple le lac. La salle est presque vide, à l’exception de quelques couples âgés qui en sont au dessert. Le décor exhale une mélancolie surannée, entre la maison de retraite et la Côte d’Azur en hiver.

Il se lève pour lui serrer la main, elle le voyait moins grand. Une chemise et une veste suffisent à vous changer un homme.

— Désolé pour le temps, s’excuse-t-il devant le tableau pathétique qu’elle compose. C’était une belle journée, ça s’est gâté il y a une heure…

— Au moins, on ne sera pas dérangés.

— Oui, dans un quart d’heure ils sont tous couchés.

— Vous habitez le quartier ?

— Non, je viens nager ici de temps en temps. Quand mes enfants étaient petits, on avait un appart pas très loin, à Prenzlauer Berg. Mon ex-femme adorait le quartier. À l’époque c’était encore sympa. Maintenant on n’y croise plus que des touristes, des bobos et des expatriés français.

— Quelle horreur, répond-elle en français.

— Décidément, je n’en rate pas une, grimace-t-il. Depuis quand vivez-vous en Allemagne ?

Elle s’amuse de le voir marcher sur des œufs.

— Vingt-six ans, dit-elle. Votre pays et moi, c’est une vieille histoire.

— C’était une vocation, de vous enterrer dans un bled de la Hesse pour enquêter sur les victimes du nazisme ?…

— Non, j’ai postulé pour ce travail par hasard. Et puis j’ai découvert que ça me plaisait.

— La guerre ? la coupe-t-il, perplexe.

— Chercher les gens. J’aime ça.

Il l’observe. Elle l’irritait, maintenant elle l’intrigue.

Ils commandent deux escalopes viennoises. D’après lui, le seul plat qu’ils n’arrivent pas à rater.

Dehors, la nuit estompe la limite entre le ciel et l’eau.

— Vous diriez que vous êtes une bonne enquêtrice ? l’interroge-t-il.

Elle imagine le rire d’Eva.

— Plutôt, sourit-elle. Il faut dire que j’ai été formée par la meilleure.

— C’est quoi, votre secret ? demande-t-il en lui servant un verre de vin.

Elle répond, L’instinct, et la patience. Je passe un temps fou à penser aux gens que je cherche. La nuit, le jour. En marchant, en conduisant. Mon fils me le reproche assez. Mes enquêtes sont toujours là, dans un coin de ma tête. Je suis des intuitions, je les vérifie pour voir si elles tiennent. J’essaie de relier des traces, la plupart du temps c’est laborieux. Et puis tout à coup, je sens que je brûle. C’est une fièvre très particulière.

— Je comprends ça, dit-il. Je peux tourner des journées entières avec l’impression que ce que je cherche n’est pas là. Je m’énerve, je n’arrive à rien. Et puis je fais le tour du pâté de maisons et brusquement je vois ce qui m’échappait. Je recommence la scène, et ça marche. Parfois il suffit de déplacer la caméra, de changer de point de vue. Ou bien la personne que je filme m’offre quelque chose d’insolite, et tout s’éclaire.

Maintenant, il veut qu’elle lui parle de la femme au médaillon.

À l’instant, ce qui lui vient c’est l’image de Wita, droite et nue dans la neige. C’est ainsi qu’elle a fait effraction dans sa vie, à travers l’œil d’Elsie. Alors c’est par là qu’elle commence. Ce qu’elle a tu à Agata et à sa famille, ce qu’elle cacherait à Karl Winter, elle le confie à cet inconnu.

— Elle a fait ça ? Elle est morte avec ce gosse… ? murmure-t-il.

Il veut savoir qui elle était avant ce choix essentiel. Où elle a puisé le courage de survivre à deux camps, et de mourir.

Elle sait peu de chose de la jeunesse de Wita à Lublin. Elle suppose que ses parents appartenaient à la classe moyenne cultivée, car ils ont envoyé leurs filles étudier à l’Université catholique. L’aînée était la plus ambitieuse, l’intellectuelle. Wita était belle, on devait se retourner sur elle. Et lui prédire le destin de ces jolies filles précocement fanées par la maternité, un quotidien terne et provincial. Elle avait lâché ses études pour un mariage d’amour. Se satisfaisait d’une vie simple, d’un rôle traditionnel. Plus que ça, elle embrassait cette vie. Sur les photos ou dans les souvenirs d’Agata, Wita n’apparaît pas limitée. Si la guerre ne l’avait pas réduite en miettes, sans doute aurait-elle continué à savourer cette existence pour ce qu’elle lui offrait.

Puis sont venus les orages de feu, les bombardements, la terreur. Leur horizon se rétrécissait chaque jour, fragile et vacillant. La violence éventrait le regard dans la rue. Elle ne pouvait en protéger ses enfants. Elle a envoyé sa fille chez sa sœur. À ce moment-là Varsovie lui paraissait plus sûre, évidemment c’était relatif. Cette Pologne découpée à la scie de boucher n’offrait aucun abri ; un territoire de chasseurs et de vautours. Son fils était encore petit, elle l’a gardé près d’elle. Si elle l’avait laissé à Varsovie, peut-être qu’il n’aurait pas été kidnappé. Mais qui peut savoir. Elle a cru qu’on le lui rendrait, si elle demandait gentiment. Pour les SS c’était une insolence, et son châtiment s’appelait Auschwitz. Au bout de quelques mois, elle a été transférée à Ravensbrück. Là-bas, Wita faisait partie de celles qui aidaient les autres. Elle était encore capable de tendresse, même si sa joie s’était tarie. À la place s’était formée une corne de courage et d’endurance. Une rage froide, une force.