— C’est impressionnant, ce que vous me racontez, s’enthousiasme Rudi. Vous savez, ça me passionne depuis toujours. Ces vies qui en apparence n’ont rien d’extraordinaire, qu’on frôle sans les remarquer. Si on s’approche, on se rend compte qu’on a tout faux. C’est notre regard qui les simplifie.
Elle réalise que la salle est vide, à l’exception des serveurs qui leur jettent des regards moroses.
— Venez, tirons-nous de cet endroit sinistre, dit-il en sortant sa carte bleue. On se croirait dans L’Hôpital et ses fantômes. Vous avez vu cette vieille série ?
Elle pouffe. Ce titre réveille des souvenirs de soirées à attendre Wilhelm, quand il voyageait pour son travail et qu’elle sursautait au moindre craquement.
Dehors, un vent frisquet a chassé la pluie. Le parking est un marécage boueux. Rudi Winter est venu en tramway, il habite dans le quartier de Kreuzberg. Elle le raccompagne en voiture. Il est encore tôt et ils n’ont pas envie de se quitter tout de suite. Elle accepte son invitation à boire un verre dans un bar, près du Landwehrkanal.
Ce soir-là, il ne parle pas de son père.
Elle le sent tiraillé, plein de questions.
Quand ils se quittent sur le trottoir, il avoue : J’aime ce pays, avec ses défauts, ses cicatrices. Il redoute de découvrir à quel point il l’a trahi.
Parce qu’il n’est pas sûr de pouvoir le lui pardonner.
Matias
Quelques jours plus tard, un coursier lui apporte une grosse enveloppe postée d’Israël. À l’intérieur, elle découvre de vieilles cartes postales écrites en hébreu. Intriguée, elle fouille l’enveloppe et en sort une lettre en anglais :
« Chère Madame,
Je m’appelle Sarah Schwarz. J’habite le kibboutz des combattants du ghetto, en Galilée. Il y a quelques semaines, Ruth Greenberg est venue nous rendre visite. Elle rentrait de Pologne, où elle vous avait rencontrée au mémorial de Treblinka. Elle m’a appris que vous recherchiez un rescapé du nom de Lazar Engelmann. Il se trouve que c’était un vieil ami de mon père, Hershl Morgenstern. Ils se sont connus à Treblinka et ont participé à la révolte. Au moment de s’enfuir, ils ont jugé plus prudent de se séparer. Ils se sont retrouvés dix ans plus tard, en Israël.
Mon père avait grandi en Pologne, près de Lodz. Après son évasion, il a rejoint Varsovie où il a été caché par des partisans. C’est là qu’il a rencontré ma mère. Ils se sont mariés dans la clandestinité, et je suis née à l’hiver 1944. Il a été grièvement blessé pendant l’insurrection de Varsovie. Heureusement, un médecin courageux l’a soigné et caché jusqu’à l’arrivée des Russes. Après la guerre, nous avons émigré en Palestine. Antek Zuckerman venait de fonder le kibboutz des Combattants du ghetto avec d’autres survivants. Mon père a voulu le rejoindre et nous y avons vécu jusqu’à sa mort. J’ai le souvenir que son ami Lazar a habité chez nous pendant quelques mois. Ça devait être en 1956, car il était là à mon douzième anniversaire. À cette période, mon père et lui se voyaient beaucoup et fréquentaient d’autres survivants de Treblinka. Il y avait entre eux quelque chose de très fort que nous, leurs femmes et leurs enfants, ne pouvions partager. Ils se parlaient à voix basse quand nous étions couchés, jusque tard dans la nuit. J’étais jalouse de ces hommes à qui mon père se confiait. Avec moi, il était presque toujours silencieux.
À la fin des années cinquante, Lazar Engelmann a quitté le pays. Il n’est jamais revenu en Israël. Il envoyait des cartes postales à mon père pour garder le lien. Un soir, le téléphone a sonné très tard. Mon père nous a dit que son ami Lazar venait de l’appeler de New York. Il avait lu dans le journal des articles sur le procès Eichmann. Il s’était dit que sa place était dans ce tribunal et se sentait coupable. Quelques mois plus tard, mon père lui a écrit qu’un procureur allemand cherchait des témoins pour juger des SS de Treblinka. Cette fois, le procès devait avoir lieu en Allemagne. Mon père l’a mis en contact avec le procureur de Düsseldorf.
Lorsque Madame Greenberg m’a dit que vous cherchiez Lazar Engelmann, je me suis rappelé que j’avais ces cartes postales. Ne sachant pas si vous lisez l’hébreu, je les ai numérotées et traduites par ordre chronologique. La première a été postée de Thessalonique en 1958, la dernière en 1975, de Mar del Plata. Je crains qu’elles ne vous apprennent pas grand-chose. Lazar et mon père n’étaient pas bavards. Ce qui les unissait était au-delà des mots.
Détail étrange, à partir de la fin des années soixante, il signe d’un autre nom. J’ignore pourquoi. Peut-être s’agit-il d’un nom de guerre ?
Après la carte du mois de mai 1975, mon père n’a plus rien reçu. Il parlait quelquefois de son ami, toujours au passé, comme s’il était mort.
Chère Madame, j’espère que ces informations vous seront utiles. Si vous venez un jour en Israël, je serai heureuse de vous faire visiter notre Maison des combattants du ghetto, et de vous raconter son histoire.
Bien à vous,
Sarah Schwarz »
Irène revoit le visage de Ruth Greenberg, son chignon crêpé, ce geste élégant pour relever le col de son manteau. Elle a tenu sa promesse.
Examinant les cachets, elle retrouve la première carte. Thessaloniki, 17 juin 1958. La photo a été prise d’un bateau à voile dont la bôme dépasse au premier plan. Derrière, il y a la mer à perte de vue, des immeubles altiers aux balcons abrités de stores verts se reflètent dans l’eau. Au bout du quai aveuglé de soleil, on distingue la Tour blanche. Elle imagine Allegra s’y promener avec Lazar à la tombée du soir. Irène cherche la traduction des quelques lignes en hébreu : « Mon frère, ici le soleil brûle autant que le vent. Une fille brune me parle une langue oubliée. La nuit, ses cheveux me bercent comme des vagues. Son cœur est plein de larmes et de secrets. Si je savais réparer les hommes comme les bateaux. »
La suivante a été postée de Floride à l’hiver 1959. Des voiliers en bois amarrés au ponton d’une marina paisible. « Ton vieux copain Gustav te salue, Hershl. On boit un bourbon à ta santé. Le jour, Gustav promène les touristes. La nuit, il insulte les alligators en allemand. La terre tourne vite, mon frère, pas sûr qu’elle tourne rond. Pour nous, le cadran s’est arrêté il y a longtemps. »
Elle repense à la fausse gare de Treblinka, à son horloge en trompe l’œil.
En avril 1960, Lazar envoie à Hershl une vue du pont de Brooklyn avec ce message : « Samuel ne nous a pas oubliés, mon frère. Pourtant il boit beaucoup dans cet espoir. Esther s’arrange pour qu’il retrouve son chemin chaque nuit. De ma fenêtre, je compte les étoiles au-dessus de l’East River. À les regarder briller, qui devinerait qu’elles sont mortes ? »
Ces quelques mots adossés à des vues paradisiaques distillent une poésie sombre. Le voyage de Lazar dessine un archipel de rescapés insomniaques, reliés par le trou noir de Treblinka.
À San Francisco, il écrit : « Une mendiante me demande d’où je viens. “D’où je viens n’existe plus.” Elle éclate de rire, me dit qu’elle, c’est pareil. Je l’invite à manger du homard sur le port. Parfois, mon ami, la vie me tape sur l’épaule et je ne peux rien lui refuser. »