Entre cette carte et la suivante, il y a un saut de plusieurs années, un océan, un procès. Le voyage se poursuit en Europe, de Hambourg à Vienne et à Trieste. A-t-il un but, une ligne directrice ? Au dos d’une vue du port de Gênes au crépuscule, le 7 avril 1967, il confie : « Au réveil, je pense à cette fille brune aux longs cheveux. Sa peau douce et hâlée de fille grecque, de fille juive. La lumière du matin fait croire à des choses impossibles. C’est au lever du jour que les hommes inventent les dieux. Et qu’ils déclarent la guerre. Shalom, Hershl. Le bateau m’attend. »
Allegra. Il ne l’avait pas oubliée.
À partir de cette carte génoise, Lazar signe Matias Bárta. Le nom de ses faux papiers. Son alias de fugitif. Veut-il se cacher, disparaître ?
Le rythme des cartes s’espace. En 1970, il poste une vue de la baie illuminée de Valparaiso, avec ce message : « Mon frère, derrière chaque lueur, il y a un espoir impossible à tuer. La nuit je les compte pour trouver le sommeil. Il y a toujours un ivrogne pour brailler sous ma fenêtre. Je connais sa chanson par cœur : Tu n’es plus en vie, et tu ne peux pas mourir. »
En 1975, il poste un dernier message de Mar del Plata : « Ici, le soleil couchant a la couleur du sang. J’ai retrouvé Kelev. Lève ton verre à ma santé. Lehaïm, mon frère. Crois-tu que nous finirons par trouver la paix ? »
Kelev.
Elle relit fiévreusement les notes prises à Ludwigsburg :
Arrivée d’un convoi sur la rampe. Un SS mince et costaud, teint rose, sourcils décolorés par le soleil. Kelev. Chien vicieux. Sur le quai, il veut prendre le pierrot à la petite fille. Tire une balle dans la tête de sa mère, et ordonne à Lazar de conduire l’enfant au Lazarett.
Au procès de Düsseldorf, il ne se trouvait pas sur le banc des prévenus. Il ne connaît pas son vrai nom, mais n’a jamais oublié son visage, a-t-elle souligné.
Après la guerre, des milliers de criminels nazis ont trouvé refuge en Amérique du Nord, en Amérique du Sud ou au Proche-Orient, empruntant les ratlines, ces filières d’évasion qui passaient par le Tyrol du Sud et l’Italie, reposaient sur le concours de certains représentants du Vatican et la distraction de la Croix-Rouge internationale. La guerre froide redessinait l’échiquier politique. Beaucoup étaient prêts à tendre une main charitable aux ennemis d’hier. N’avaient-ils pas été les avant-postes de la lutte contre le communisme ? Cette opinion prédisposait les délégués suisses à accorder avec libéralité leurs documents de voyage, et certains prélats à pardonner quelques excès aux croisés d’Hitler, surtout s’ils rentraient dans le giron de l’Église. Pour les services secrets américains, leur expérience de l’Est s’avérait précieuse. Et il ne manquait pas de dictateurs en Libye, au Paraguay, au Brésil ou en Argentine pour les accueillir à bras ouverts. La realpolitik avait beau se planquer derrière le roman national, celui qui s’y cognait comprenait vite que le jour du Jugement n’était pas près d’arriver. Les industriels enrichis par le travail forcé prospéraient à l’abri des démocraties, la science se félicitait discrètement des progrès accomplis grâce aux expériences des camps, on recyclait le savoir-faire des génocidaires pour d’autres conflits. Les cendres des victimes étaient balayées sur l’autel de nouvelles alliances et de marchés prometteurs.
En 1975, Lazar ne devait plus se faire trop d’illusions sur la justice des Alliés. Le soleil rouge qu’il évoque dans sa dernière carte est-il celui de la vengeance ? Elle a du mal à l’imaginer dans la peau d’un justicier. Vers qui aurait-il pu se tourner ?
Elle va marcher dans le parc, allume une cigarette. C’est à peine si elle perçoit les premières senteurs du printemps, les chants d’oiseaux. Concentrée, elle revisite l’itinéraire de Lazar après son évasion. La forêt, l’arrestation, Buchenwald, l’hôpital, le camp DP de Linz. Son regard s’éclaire.
Elle appelle le centre Simon Wiesenthal à Los Angeles et demande s’ils ont un dossier au nom de Lazar Engelmann ou de Matias Bárta. Si le rescapé a rencontré Wiesenthal à Linz, il est plausible qu’il ait pensé à lui trente ans plus tard, en croisant le chemin de Kelev, le Chien vicieux de Treblinka.
Sur la messagerie de son portable, la voix hésite : « Bonjour… C’est Elvire Torres à l’appareil. J’ai reçu la lettre que vous m’avez envoyée et je… J’aimerais vous parler. Rappelez-moi quand vous pourrez, plutôt le soir. Merci. »
Elle lui téléphone à la tombée de la nuit. Au début elle l’entend mal, à cause du tonnerre et du crépitement de la pluie sur les dalles de la terrasse. Les orages de printemps transforment son bout de jardin en rizière. « Six mois d’hiver et maintenant, la pluie », grimace Charlotte Rousseau chaque matin en repliant son parapluie ruisselant.
— Je n’ai pas compris comment cette lettre était en votre possession, lui dit Elvire au bout du fil.
— Votre mère l’a envoyée à Yad Vashem qui nous l’a transmise à la fin des années soixante-dix. Si je n’avais pas fait une recherche sur Lazar Engelmann, on ne l’aurait peut-être jamais ouverte.
— Est-ce indiscret de vous demander pourquoi vous enquêtez sur lui ?
— Je suis chargée de restituer des objets dont le centre d’archives a hérité. L’un d’eux appartenait à votre père.
— Excusez-moi, l’interrompt Elvire, j’ai du mal avec ce mot. Vous savez, c’est un choc… que la vérité arrive maintenant, comme ça… Ma mère n’a jamais voulu me dire qui c’était. Je me doutais que c’était un survivant des camps. Je crois que je l’ai toujours su.
Un silence.
— Cette lettre, ce n’est pas seulement lui, vous comprenez. C’est elle. Tout ce qu’elle m’a caché.
— Bien sûr.
— … Vous croyez qu’on pourrait se rencontrer ? demande Elvire après un silence. Si j’ai bien compris, vous vivez en Allemagne ? En ce moment je croule sous le travail, c’est compliqué de faire le voyage…
— Je peux me déplacer à Paris, répond Irène.
Après la conversation, elle est trop excitée pour dormir. Elle rassemble ses notes sur Lazar, les photocopies des documents de l’ITS, les cartes postales. Les étale sur son bureau comme les pièces d’un puzzle. Elle s’impatiente, ça ne lui suffit pas. Elle descend, remet une bûche dans la cheminée, cherche les DVD de Shoah dans sa bibliothèque.
Pour se rapprocher de Lazar, elle a besoin d’écouter ses compagnons de misère. Les Sonderkommandos de Birkenau, qu’on obligeait à dormir au-dessus des crématoires. Le coiffeur de Treblinka, l’enfant chanteur de Chełmno. Leurs visages, leurs regards nus, leurs sourires brisés, ces mots qu’ils prononcent en sachant le mal qu’ils vont se faire. Elle sent qu’ils parlent depuis un lieu qui n’est pas la mort, mais plus la vie. Ils sont des revenants. Derniers témoins de ceux qu’on a réduits en cendres, archives vivantes de leurs derniers souffles, de leurs gestes de résistance au bord du gouffre, de leur nuit. Toujours ils les retiennent par l’épaule et les obligent à se retourner, ceux qui couraient le cœur au bord des lèvres ; celles qui attendaient en serrant le corps chaud de leur petit dernier. Celles qui riaient au visage des gardes. Ceux qui chantaient l’hymne tchèque en entrant dans la chambre à gaz. Celle qui s’est battue nue, jusqu’à la mort, contre des hommes armés. Celle encore qui a dit : Tu n’as pas le droit de te tuer, sinon personne ne saura comment je suis morte.
Deux Juifs de Chełmno confient à Lanzmann que les SS les obligeaient à appeler les cadavres qu’ils brûlaient Figuren, Schmatès : marionnettes, chiffons. Ce mot la fait tressaillir. Elle revoit le matricule que Lazar a tracé sur le ventre du pierrot à Buchenwald. Ce n’était pas seulement une relique arrachée au néant, c’était son reflet. Un Schmatès que se disputaient la vie et la mort.