À leur retour, Allegra ne voulait plus parler de la guerre. Elle est redevenue cette femme flamboyante dont on ne pouvait soupçonner les blessures. Elle qui avait tant souffert du silence n’a pas réussi à s’en délivrer.
— Cette lettre, balbutie Elvire. La découvrir vulnérable, amoureuse…
Elle avoue que la lire l’a apaisée, réconciliée avec sa mère.
— Je ne comprenais pas qu’elle continue à le protéger, contre sa propre fille ! Un homme qui l’avait abandonnée enceinte… Maintenant je sais qu’il n’était pas au courant. C’est idiot, mais ça m’a fait du bien.
À mesure que la conversation dérive vers Lazar, Irène prend conscience de son sac posé près d’elle, et du pierrot à l’intérieur.
— Vous croyez qu’il l’a aimée ? demande Elvire.
— Certainement. Il avait perdu les siens. Pour lui, s’attacher à quelqu’un c’était revivre ce déchirement. Risquer de perdre à nouveau. Malgré ça, je crois qu’il a vraiment aimé votre mère.
Irène évoque les cartes postales et les traces de cet amour, jusqu’au bout.
— Elle avait un charme fou, sourit Elvire.
Elle va chercher des photos, les lui tend. Sur la première, une jeune femme brune rit à gorge déployée devant la Seine. Ses longs cheveux ondulés dansent dans le vent. Son regard exprime une joie sauvage et une forme de plénitude. Sur la seconde, Allegra a une cinquantaine d’années, des cheveux courts ébouriffés. Elle porte un pull marin à larges côtes. Affublée d’un nez de clown, elle tire la langue à un petit garçon hilare. Elle se tient de profil, accroupie devant l’enfant à qui elle ouvre les bras.
— On fêtait les trois ans de mon fils, précise Elvire.
— Ils ont l’air complices.
— C’était une association de malfaiteurs. Ma mère était gâteuse de Raphaël.
— Vous l’avez appelé comme votre grand-oncle ?
— Peut-être pour me faire pardonner d’avoir épousé un goy, ironise-t-elle. Ma mère ne me le reprochait pas, mais je sentais que ça la chagrinait…
Allegra ne lui a jamais dit ce qu’être juive signifiait pour elle. Était-ce une loyauté sacrée envers les siens, un lien affectif et spirituel ? Enfant, Elvire aurait eu besoin qu’elle l’aide à apprivoiser ce mot, qui lui apparaissait flou et inquiétant. Autour d’elle, personne ne la poussait à se revendiquer telle. Mais dès qu’elle s’éloignait, elle sentait qu’elle les blessait.
— Parlez-moi de lui, demande-t-elle.
Elle ne dit pas mon père. Elle n’y arrive pas.
Ébauchant le portrait de l’étudiant devenu charpentier, Irène a le sentiment d’avoir marché sur ses pas sans qu’il se révèle entièrement à elle. Elle a eu peur et mal pour lui. Elle a fait un long voyage à sa recherche, espère encore quelques réponses. Elle n’envisageait pas de se tenir devant cette inconnue et de lui donner le pierrot sans explications.
— Il vivait à Prague avec sa famille ? l’interroge Elvire.
Irène acquiesce et lui montre la photocopie de son questionnaire d’après-guerre.
— Il mentionne ses parents, et un oncle. Ils ont été transférés ensemble au ghetto de Theresienstadt. Un mois plus tard, lui a été déporté à Treblinka. Ici, vous voyez, il précise qu’ils sont tous morts. Ils étaient peut-être dans le même train. À l’arrivée, il a été sélectionné parmi les Juifs de travail.
Le visage d’Elvire se trouble. Elle a entendu parler de ces hommes qui brûlaient les cadavres. Les Sonderkommandos.
Irène lui explique que ce terme était réservé aux déportés de Birkenau qui travaillaient aux chambres à gaz et aux crématoires. À Treblinka, on les désignait par le mot Arbeitsjuden, Juifs de travail. Ceux du « camp d’en haut » aidaient les victimes à se déshabiller, enterraient ou brûlaient les corps. Lazar, lui, triait les affaires des morts.
Elle sent que cette idée la dérange.
— Vous savez, ils n’avaient le choix qu’entre la mort et le sursis… Au plus tard, les SS les auraient exécutés à la fermeture du camp. S’il y a eu des survivants, c’est parce qu’ils ont trouvé la force de se dresser contre leurs bourreaux. Puis certains ont réussi à s’enfuir, et à survivre à tous les dangers qui les guettaient en Pologne. Ces hommes ont résisté de toutes leurs forces à l’anéantissement. Ils sont devenus les gardiens de ceux qu’ils avaient vus marcher vers la mort. Ce fardeau écrasant, ils l’ont porté le restant de leur vie.
— Ça me soulage qu’il n’ait pas travaillé dans les chambres à gaz, murmure Elvire, après un silence.
— On ne peut pas imaginer ce que vivaient les fossoyeurs, dit doucement Irène. Enterrer leurs semblables, leurs femmes, leurs enfants. On leur demandait de tamiser les cendres pour les mélanger à la terre. Il ne devait rien rester des victimes. Ils travaillaient sous la surveillance des SS, qui les tuaient au moindre faux pas. Malgré ça, ils sont arrivés à enterrer des corps entiers, avec des messages où ils racontaient la vérité.
Elvire l’ignorait. Elle n’a pas lu leurs témoignages, craignant de ne jamais s’en remettre.
— Je comprends, répond Irène. Mais vous seriez surprise de l’humanité qu’ils recèlent.
Elle évoque la morte-saison du camp, l’arrivée du convoi de Salonique.
— Vous croyez que c’est la culpabilité qui l’a conduit là-bas ? demande Elvire.
— Peut-être.
Elvire semble abîmée dans ses pensées. Elle fixe les deux photos de Lazar, celle de Buchenwald et celle de l’après-guerre.
— Je trouve que mon fils lui ressemble, dit-elle, les larmes aux yeux.
Plus tard elles boivent une citronnade, parlent de choses légères et quotidiennes, se découvrent des points communs de mères divorcées. Elles ont de grands enfants, un bilan amoureux dont elles préfèrent sourire. Elvire occupe un poste à responsabilité, elle gagne bien sa vie. Depuis son divorce, elle a le sentiment que son indépendance effraie les hommes.
Elle est remuée de découvrir le visage de ce père à qui elle invente des vies depuis l’enfance. Au collège, elle rêvait qu’il venait l’attendre au volant d’une décapotable. Elle l’imaginait en aventurier, chemise italienne et lunettes de soleil, entre Al Pacino et Robert De Niro. Échafaudait des alibis extravagants pour que son absence ne soit pas un abandon. Il était en prison, retenu dans un pays lointain, un choc l’avait laissé amnésique. Elle fouillait dans les tiroirs de sa mère, scrutait le visage de ses relations masculines. Allegra protégeait ses secrets. Lasse qu’Elvire la harcèle, elle avait laissé échapper un jour que lui aussi, la guerre l’avait esquinté.
— Il est décédé, n’est-ce pas ? interroge-t-elle, et son regard laisse affleurer l’espérance qu’on la détrompe.
— Je pense qu’il est mort dans les années soixante-dix, même si je n’en ai pas la preuve.
Elle accuse le coup.
— S’il avait reçu la lettre de ma mère à temps, peut-être… Enfin ça ne sert à rien de refaire l’histoire. Vous parliez d’un objet, dans votre courrier.
Irène ouvre son sac et sort délicatement de l’enveloppe le pierrot à la collerette fanée, si défraîchi qu’on ne peut se figurer qu’il a été beau. Elle le dépose dans les mains d’Elvire.
Elle reste muette devant ce jouet d’enfant.
— Regardez sous son habit blanc.
Elvire tressaille en découvrant les chiffres, les effleure du bout des doigts.
Elle veut savoir pourquoi, ce que ça signifie.
Il est temps de délivrer le fantôme emprisonné dans la trame de coton terni.
À mesure qu’Irène remonte vers la rampe de Treblinka, l’air semble se densifier autour d’elles. Elvire l’écoute, ses mains se crispent sur le tissu. Elle est insoutenable, l’histoire de cette gosse tuée dans les bras de Lazar. Irène ne peut l’adoucir ou lui donner une fin heureuse. Le père qu’il aurait pu être a été assassiné avec Hanka, ce jour-là. Elle n’a pas besoin de le dire pour que Elvire l’entende.