Sa pensée s’égare vers le beau visage de Lucia, l’émotion d’Agata et d’Elvire à l’évocation de leurs disparus. Le trouble de Rudi Winter, quand ils se sont quittés dans cette rue berlinoise.
— Aujourd’hui, je ne regrette pas d’avoir accepté. Même si j’ignore l’impact que ces objets auront sur eux. Antoine prétend qu’ils sont hantés ; il a raison.
Rudi
— Alors, Gabrovo, c’était comment ? demande Irène à Henning en relevant le store de son bureau.
— Humide. Joli.
Il lui décrit les monastères orthodoxes à flanc de montagne, les chanteuses bulgares aux cheveux nattés sous leurs couronnes de fleurs, les venelles pavées serpentant entre les maisons de bois.
— Tout ça sous une pluie froide et persistante. Et la fille de mon déporté était si émue qu’elle sanglotait. Heureusement, j’avais apporté des mouchoirs.
Elle s’étonne de le trouver rajeuni, sous le taillis de ses cheveux roux. Il a même le teint légèrement hâlé, lui qui ne bronze pas.
— Ça te réussit en tout cas. Tu as une mine superbe.
L’observant plus attentivement, elle constate la disparition des cernes.
— Les jumeaux font des nuits complètes… ?
Il hoche la tête, avec un sourire qui hésite entre le triomphe et la prudence. Il avait obtenu de haute lutte que ses parents les gardent pendant son absence. Le premier soir, ils étaient à deux doigts de les confier aux services sociaux. Le lendemain, sa mère a trafiqué la conque MP3 qu’Irène leur avait offerte pour y télécharger des contes de Grimm. Une heure plus tard, ils dormaient à poings fermés. Le miracle s’est reproduit les nuits suivantes. Alors que les sons du ventre maternel les rendaient nerveux, les petites ogresses décapitées ou les enfants engraissés dans la cage font merveille.
— Et toi, tu as retrouvé ton rescapé tchèque ? s’enquiert-il.
— Le gars du Centre Wiesenthal m’a rappelée hier.
Au printemps 1975, Lazar a bien contacté Wiesenthal, pour lui confier qu’il avait reconnu un ancien meurtrier de Treblinka dans un bar de Mar del Plata. L’homme dirigeait une conserverie près du port et se faisait appeler Guillermo Cabral. Il parlait avec un fort accent allemand et présentait une particularité physique impossible à oublier : sa peau et ses sourcils semblaient avoir décoloré au soleil. Wiesenthal pensait qu’il pouvait s’agir de Lothar Kunz, un SS bavarois évanoui dans la nature après la guerre. Il avait fait ses preuves à Hadamar, dans le cadre de la politique de mise à mort des handicapés et des malades mentaux, avant d’être affecté à Treblinka. À la fermeture du centre de mise à mort, il avait suivi sa hiérarchie à Trieste. Capturé par les Américains, il s’était évadé de son camp de prisonniers.
Wiesenthal conseillait à Lazar la plus grande prudence. La mort de Perón avait livré l’Argentine à l’escalade de la violence. L’instabilité politique était favorable aux militaires, dont on connaissait la proximité avec les anciens nazis. Au nom du droit d’asile, le pays protégeait les criminels de guerre et refusait de les extrader. Il fallait patienter, réunir des preuves solides.
Quelques semaines plus tard, Lazar lui a fait parvenir des clichés de Cabral pris au téléobjectif. Wiesenthal les a comparés avec la photo d’identité du SS Ausweis de Lothar Kunz. Sur l’un d’eux, la ressemblance était frappante. Lazar a manqué leur rendez-vous téléphonique suivant.
Au début du mois de mai, le chasseur de nazis est tombé sur un article du quotidien argentin La Capital. On avait retrouvé Guillermo Cabral assassiné au rez-de-chaussée de sa villa, près du corps sans vie d’un charpentier de marine nommé Matias Bárta. Une balle de Luger avait traversé l’épaule de ce dernier, une autre lui avait éraflé la joue. L’arme avait été retrouvée à plusieurs mètres. Les deux hommes présentaient les signes d’une lutte féroce, qui s’était poursuivie à l’arme blanche. Cabral avait la gorge tranchée, Bárta s’était vidé de son sang après avoir reçu plusieurs coups de couteau dans l’abdomen. La villa était située à l’écart, dans un quartier tranquille. Les rares voisins juraient n’avoir rien entendu.
L’existence de Lazar s’achève sur un mystère. Irène ne saura jamais s’il a voulu se faire justice ou si l’ancien SS l’a surpris, se sentant épié. À moins qu’il n’ait reconnu le déporté sous sa peau d’homme libre.
Elle a envoyé les cartes postales à Elvire, avec les photocopies de la lettre de Madame Schwarz et de la coupure de presse. Votre père, lui a-t-elle écrit, avait une force de vie et un courage hors du commun.
— Et ton enfant volé ? demande Henning.
— Son fils refuse toujours de faire une analyse ADN. Je retourne à Berlin. Demain, je l’emmène à Ravensbrück.
Tandis qu’ils roulent vers le Brandebourg, Irène évalue ses chances de le faire changer d’avis. Elles sont raisonnables. Après tout, c’est lui qui l’a rappelée pour lui proposer de l’accompagner au camp. Elle espère que la force du lieu balaiera ses réticences.
Ils boivent un café en regardant défiler les paysages noyés de verdure, au milieu de Berlinois en short qui font le pont de l’Ascension, équipés de sacs à dos et de vélos. En polo noir et pantalon de toile, Rudi Winter est d’humeur loquace. Le montage de son documentaire est terminé. Il y a quelques jours, le producteur a organisé une projection de presse dans une salle d’art et d’essai de Kreuzberg. Une journaliste de guerre dont il admire le travail est venue lui parler à la fin. Elle a couvert les conflits au Kosovo, au Liban et en Irak pour le Spiegel. Elle aimerait l’associer à un projet ambitieux autour des migrants, explique-t-il avec enthousiasme. Constituer des archives de l’exil, en interviewant les demandeurs d’asile. Un peu sur le modèle de ce que fait la Fondation Spielberg pour les survivants de la Shoah. Ce serait fort, dit-il. Une manière de les inscrire dans notre histoire.
En l’écoutant parler de cette femme, Irène ressent une pointe de jalousie qui la désarçonne.
Un couple descend en gare d’Oranienburg, traînant un adolescent morose accroché à ses écouteurs.
— Je parie qu’ils vont au camp de Sachsenhausen, dit Rudi en les regardant s’éloigner sur le quai. Quand j’étais môme, je l’ai visité avec mon père. J’ai trouvé ça très impressionnant.
Irène y a emmené Hanno quand il était au collège.
— Il a quel âge ? l’interroge-t-il. J’imagine qu’avec une mère qui bosse là-dedans, il a dû se taper le tour complet des camps, le pauvre.
Elle admet qu’elle n’a pas lésiné sur les pèlerinages mémoriels. Se sent obligée d’expliquer le contexte familial dans lequel Hanno a grandi, ses questionnements existentiels sur l’obéissance et le libre arbitre. Son fils est persuadé que tous les hommes peuvent devenir des meurtriers, dans certaines circonstances. Alors elle cherche des exemples de gens qui ont dit non, lui démontre qu’il n’y a pas de fatalité.
— Je ne vous juge pas, répond-il avec un sourire. Mon paternel était obsédé par la guerre.
Il se penche pour lui confier que son père a coupé les ponts avec ses parents adoptifs avant sa naissance. Il était tombé par hasard sur leurs cartes du parti nazi. Pendant dix ans, il n’a plus voulu entendre parler d’eux. Un jour, le petit Rudi a aperçu une vieille dame en manteau gris et toque de fourrure qui lui faisait signe derrière la grille de l’école. Elle lui souriait, les yeux embués. Sa grand-mère avait fait le voyage depuis Munich pour le rencontrer.
Karl a fini par se laisser fléchir. Mais leurs entrevues sporadiques ressemblaient à un ciel menaçant où l’orage éclatait sans prévenir. Rudi en garde un souvenir empoisonné. Rien ne semblait pouvoir étancher la rage de son père.