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Les meurtriers ne sont pas son affaire, mais les traces des victimes éclairent des trouées d’obscurité, et le sang séché éclabousse les descendants. L’héritier voudrait se libérer d’une dette écrasante. S’il doit en passer par cette archiviste française, qu’elle se rassure : Elsie Weber a payé. Au-delà du verdict d’un tribunal d’après-guerre, et jusqu’à son dernier souffle.

La fumée de cigarette se désagrège dans le paysage mouillé par l’averse. Les silhouettes et les temporalités se confondent, ressuscitant un dimanche de Pâques d’il y a vingt ans. Le déjeuner familial où son mari et elle venaient annoncer sa grossesse avait tourné au désastre. Elle revoit le visage de son beau-père, figé en un masque haineux. Elle ne voulait juger personne, mais s’entendait prononcer des paroles définitives. L’amour que son mari lui portait s’était fracturé ce jour-là. Elle était redevenue l’étrangère sur le seuil de leur maison.

Les mots de l’avocat sonnent ironiquement à son oreille : Elle m’a dit que vous étiez respectueuse et digne de confiance. S’il savait ce qu’elle a fait de son mariage. Le chaos qu’elle a invité à la naissance de son fils.

Les bruits étouffés qui lui parviennent des pièces voisines la dérangent. Le bourdonnement de la ruche. Irène a besoin de s’en abstraire, de clarifier le flux de ses pensées.

Elle va fermer la porte, et commence à lire la confession d’Elsie Weber, datée du mois d’avril 1975 :

« Ma fille, quand tu liras cette lettre, je serai dans ma tombe. Les gens ne se gêneront pas pour parler contre moi. Je ne pourrai plus m’expliquer. C’est pourquoi je t’écris, pour que tu saches.

Je te regarde et je me souviens de ma jeunesse. Comme toi, je voulais une belle vie. M’arracher à la ferme du père, voir du pays. J’aimais apprendre, étudier. Certaines de mes amies de la Ligue des jeunes filles allemandes avaient eu la chance de partir à l’Est. Elles participaient à des opérations de germanisation dans le Wartheland et nous envoyaient des cartes postales. On rêvait de les rejoindre là-bas, de vivre cette aventure. On était jeunes et idéalistes ! Je me voyais déjà institutrice, aider les petits paysans des Sudètes à devenir de vrais Allemands du Reich… Le père ne voulait pas en entendre parler. Ma dureté, je la tiens de lui. À l’époque, le Parti offrait des opportunités aux jeunes filles. Moi j’étais coincée ici, entre les vaches et la boue. La nuit, je rêvais que la ferme brûlait, des flammes hautes comme le ciel.

À l’automne 1943, on m’a envoyée servir le Reich dans ce camp de concentration. J’étais soulagée de partir. Bien sûr, ce n’était pas l’Est. La ferme de ton grand-père était à deux heures de route. Mais on avait un bel uniforme et des avantages. Je gagnais le double de ce qu’on m’aurait donné à l’usine. À mon arrivée, les conditions au camp étaient très correctes. Je louais un appartement avec vue sur le lac, avec d’autres jeunes recrues. L’une d’entre elles pleurait tous les soirs. Moi j’étais solide et dure au mal. On avait un entraînement hebdomadaire au tir et une arme à la ceinture, dont je ne me suis jamais servie. Pour la discipline, j’avais mon fouet, et un chien de garde qui m’obéissait au doigt et à l’œil.

Les SS étaient grands et beaux, nous rêvions toutes d’en épouser un. C’était la première fois que je les voyais de près. On travaillait avec eux, on était jeunes… Il y avait des romances, comme tu l’imagines ! Un SS ne pouvait se marier sans l’approbation du Reichsführer. Certaines filles se comportaient mal. Très peu décrochaient le gros lot.

Après la guerre, j’ai été jugée par un tribunal militaire britannique. On m’a reproché d’avoir été cruelle envers les détenues. Je n’ai fait qu’obéir aux ordres. Nous étions formées pour être strictes. Ravensbrück était un camp de femmes, moins dur que les camps de l’Est, mais les détenues y étaient très indisciplinées. Surtout les politiques et les Tziganes. Le chef de la Gestapo avait des espionnes dans les blocks pour repérer les saboteuses et les voleuses. Les Polonaises et les Juives étaient repoussantes de saleté. Les Françaises nous rendaient folles, les prisonnières de l’Armée rouge refusaient de travailler pour l’effort de guerre. Certaines avaient tué des soldats allemands. Il fallait rester vigilantes, frapper une paresseuse pour que les autres marchent droit. La première fois que la surveillante en chef m’a forcée à cogner une détenue jusqu’à ce qu’elle s’évanouisse, je n’ai rien pu avaler pendant plusieurs jours. Et puis on s’habitue. J’étais fière d’accomplir un travail difficile, de servir le Reich. Hélas, les conditions ont terriblement empiré à la fin de 1944.

Les Russes progressaient sur la ligne de front. À l’est, les camps étaient évacués les uns après les autres. Des milliers de prisonnières arrivaient, dans un état épouvantable. On ne savait où les mettre, on manquait de tout. À l’automne, on a vu débarquer une foule de femmes et d’enfants qui venaient de Varsovie. Là-bas, nos troupes avaient écrasé une insurrection menée par les partisans et rasé la ville. On a poussé tout le monde sous une grande tente à l’extérieur du camp, on n’arrivait même plus à les enregistrer. Ces Polonaises étaient sales et se plaignaient sans cesse. Beaucoup étaient enceintes. Des bagarres éclataient jour et nuit. Il fallait les frapper pour qu’elles se calment. Aux premières pluies, la tente est devenue une mare boueuse. Des femmes et des enfants croupissaient au milieu des cadavres. Un jour que j’allais y ramener un peu d’ordre, j’ai vu cette Polonaise qui venait parler aux femmes de Varsovie. Elle m’a avoué qu’elle cherchait sa sœur. Je lui ai ordonné de retourner dans son block, si elle ne voulait pas finir au bunker. Elle avait des yeux d’un bleu très pâle, des cheveux blonds presque blancs. Elle était maigre mais encore belle. Sans ses habits de déportée, on l’aurait prise pour une Aryenne.

En janvier, j’ai été assignée au Camp des Jeunes d’Uckermark. Jusque-là, c’était un camp de redressement pour adolescentes. À la fin de 1944, la direction l’a vidé pour y rassembler les détenues les plus faibles. Il se trouvait à l’écart, à deux kilomètres du camp principal. À ce moment-là, on avait plus de quarante-cinq mille prisonnières. Il fallait faire de la place, les ordres venaient de Berlin. Le commandant préparait l’évacuation, aucune détenue ne devait tomber entre les mains de l’ennemi. Il a chargé un lieutenant d’Auschwitz de liquider les intransportables.

Cet hiver glacial me reste dans les os. Quand il gèle et que ma chaudière proteste, il revient me tourmenter. Je pense aux détenues qui grelottaient dans leurs vêtements de coton. Si elles tapaient du pied pour se réchauffer durant les longues heures d’appel, ou si elles mettaient seulement leurs mains dans leurs poches, nous les corrigions à coups de fouet. La surveillante-chef lâchait son chien. Aujourd’hui, ça me fait honte. La nuit, les températures descendaient jusqu’à moins trente. On guettait les bombardements et on dormait toutes habillées. Pour les prisonnières, c’était l’espoir d’être libérées. Pour nous, l’angoisse et l’humiliation de la défaite. La peur des Russes. Tu me lis et tu penses : “Himmel sei Dank ! Heureusement qu’on en a fini avec Hitler et son bain de sang !” Seulement c’était la fin de tout ce en quoi nous avions cru. Je n’imaginais pas qu’on survivrait à la fin du Reich. Que la vie continuerait, avec ses joies et ses peines.

Au procès, on m’a demandé si j’avais envisagé de refuser cette affectation au Camp des Jeunes. Pourquoi l’aurais-je fait ? J’ai obéi à mes supérieurs. Ils mentaient aux détenues. Ils leur racontaient qu’elles seraient transférées à Mittwerda, un sanatorium où elles pourraient se reposer en étant dispensées d’appel.