— Sans dommages, et la conscience tranquille.
Elle sursaute en voyant quelque chose bouger dans le noir à travers un carreau cassé. Sans doute un animal. Elle est soulagée de ne pas être seule dans cet endroit lugubre.
Des ronces poussent entre les rails de l’ancienne voie ferrée. Ils s’enfoncent dans une forêt de conte, ténébreuse et profonde. Le soleil éclabousse le faîte des chênes et des hêtres, leurs ramures bruissent d’oiseaux. Le chemin est presque effacé sous la végétation, l’herbe leur monte aux genoux. Par endroits, il faut se baisser pour passer sous les branches. Ça fait longtemps qu’ils marchent, elle redoute qu’ils soient perdus, mais Rudi a l’air de savoir où ils vont. Comme s’il déchiffrait ses pensées, il se retourne et lui sourit :
— On ne doit plus être très loin. Vous avez soif ?
Il lui tend sa gourde où elle boit une rasade à l’arrière-goût métallique.
Le camp semble à des années-lumière. Elle imagine que celles qui arrivaient ici espéraient encore lui échapper. Se prenaient à rêver de Mittwerda. D’un havre où elles pourraient enfin se reposer, dispensées d’appels et de travaux de force. Mais très vite l’illusion se déchirait, révélait la farce macabre. L’enfant debout dans la neige. Les corps nus, meurtris par la bise. Où s’enfuir, où se terrer ? La forêt glacée n’offrait aucun refuge.
Ils débouchent sur une route au revêtement fendillé, entre des plaques de lande pelée et des bosquets de sapins. Une pancarte rudimentaire, peinte en bleu vif, indique l’entrée du camp. Ils y sont. La bande de sable laisse affleurer les fondations des baraquements.
Entre les herbes hautes et les coquelicots, une pancarte rouge marque l’ancienne Lagerstrasse. Une brassée de fleurs fane sous un mémorial de pierre. Sur une bannière de tissu blanc accrochée aux pins, une mère allemande a écrit : « La nature efface ce qui reste d’elles. Je n’ai retrouvé que le ponton où Siemens chargeait les bateaux sur la Havel et quelques pierres du block où ma fille a été assassinée. »
Peut-être que la nature recouvre les traces pour les protéger, se dit Irène. Les arbres les plus solides se penchent pour en soutenir d’autres aux lignes tordues, ployées. La mémoire est gravée dans l’écorce, elle saigne jusqu’aux racines.
Quelqu’un a installé ces pancartes et fouillé le site, avec une délicatesse d’archéologue. Qui prend soin de ce sanctuaire en plein air, y laissant des empreintes discrètes ?
Rudi et elle restent immobiles dans ce vide arasé par le vent, sans éprouver le besoin de se parler, bien qu’elle ait une conscience précise de sa présence, et de ce qu’ils partagent.
Une variation de lumière dessine des silhouettes à l’orée du bois. Elle tressaille en découvrant des formes de femmes, faites de treillis métallique. Elles se confondent avec le feuillage, poignantes de grâce et d’impuissance. Des fantômes de déportées.
La main de Rudi serre son bras, il lui montre l’avertissement épinglé sur un tronc : « Entrez ici à vos risques et périls. »
— Qu’est-ce que ça veut dire ? s’interroge Irène tout haut.
— Que le site n’est pas sécurisé, répond une voix féminine derrière eux.
Ils sursautent en découvrant une jeune fille aux cheveux courts teints en bleu, vêtue d’un short en jean et d’un tee-shirt lâche. Son vélo est adossé au tronc d’un pin. Un marteau à la main, elle les scrute de son regard vert ourlé d’un trait de crayon noir.
— Ça va, vous ne ressemblez pas aux néonazis qui viennent taguer le mémorial, ironise-t-elle.
Ils s’excusent et se présentent. L’inconnue au visage d’elfe s’appelle Ursula. À quinze ans, sa grand-mère a été internée ici comme asociale. Elle ne correspondait pas aux critères féminins du Troisième Reich. Après la guerre, elle n’a reçu aucune compensation. Comme les Roms et les Sintis, les homosexuels, les déserteurs et les putes, elle n’était pas une victime acceptable. Quand les Russes sont partis au début des années 90, ajoute Ursula, ils avaient tout rasé. Ce camp n’intéressait personne.
Alors une association de féministes antifascistes a décidé de s’occuper de la mémoire de ces déportées qui leur ressemblaient. Elles ont détruit les baraquements soviétiques, mis au jour les fondations des blocks. Débroussaillé la Lagerstrasse, érigé un monument de pierre qu’elles fleurissent à tour de rôle. Chaque année, elles invitent des survivantes. Organisent des congrès l’été pour réfléchir à ce qu’elles veulent faire de ce lieu. Surtout pas un musée, dit Ursula. Un mémorial ouvert.
— C’est-à-dire ? demande Irène.
— On ne veut pas d’un musée où on pleure sur les victimes en s’achetant une conscience, précise la jeune fille. Nous, on veut faire réfléchir les gens à la continuité de l’histoire, aux nouvelles formes du fascisme. Aujourd’hui, on brûle des foyers de migrants et les caravanes des Roms. On rejette les transgenres, les homosexuels, les Juifs, tous ceux qui dérangent… Il est temps d’ouvrir les yeux.
Elles aimeraient monter une expo, mais elles n’ont pas le fric pour sécuriser le site. L’État fédéral et la région se fichent de ce camp d’indociles, de folles et d’inutiles. Elle dit, avec une lueur de fierté dans le regard, C’est notre responsabilité de veiller sur elles. On est féministes et antifascistes, ça va ensemble.
Elle leur fait un signe de tête et remonte sur son vélo. Ils la regardent s’éloigner entre les arbres.
Irène songe qu’elle s’entendrait bien avec Julka.
— On va rater le dernier train, lui glisse Rudi.
Il lui prend la main et ce contact l’électrise. Elle sent la chaleur rayonner dans son bras tandis qu’il l’entraîne vers la route de pierre et la forêt.
Quand leurs doigts se détachent, elle en éprouve le manque.
Elle marche vite, les jambes fouettées par les herbes sèches. Entrevoit des passages sous les frondaisons, comme des échappées. Se demande si le petit garçon les voyait, de la plate-forme du camion, à travers l’hiver et la nuit. C’est par là qu’ils sont partis, Wita et Léon. Ce soir-là. Leur dernier voyage.
Après la traversée des bois, ils retrouvent la voie ferrée. La lumière déclinante restitue leur aspect macabre aux ateliers en ruine. Une tristesse poisseuse lui remonte à fleur de gorge. Elle veut s’en aller, s’arracher à ce lieu et à ses ombres.
Il l’attend, enregistre son visage défait.
— Cet endroit, lâche-t-il. C’est d’une force…
— Je n’ai jamais rien vu de pareil.
— J’aimerais filmer ça, ajoute-t-il. Ce qu’elles essaient de créer ici.
Dans le train pour Berlin, Rudi lui annonce qu’il va faire faire le test ADN. Il veut savoir.
— Mon père, je le trouvais injuste envers mes grands-parents. Quand il piquait ses crises, je le détestais. Je n’ai jamais envisagé qu’il pouvait être une victime, sans le savoir. Mais peut-être qu’il savait, au fond de lui. Peut-être que c’est inscrit dans le corps, l’enfance bousillée. Quand il n’était pas en pétard, c’était un foutu idéaliste. Le défenseur de tous les parias.
— Et vous, vous filmez les migrants, répond-elle.
Elle lui arrache un sourire.
— Maintenant que vous avez obtenu ce que vous voulez, vous allez disparaître dans votre patelin de la Hesse ? l’interroge-t-il.
— Ce n’est pas ce que vous voulez, que je disparaisse ?
Elle soutient son regard.
— Non, murmure-t-il.
Il ne précise pas ce que cette journée a changé entre eux, ce qu’elle a ouvert.
Mais ce non, assourdi par le brouhaha du wagon, ténu comme une bougie soufflée, suffit à la désarmer.