Chère Irène, je ne sais pas si je pourrai m’habituer à ce pierrot. Mais lui, j’aurais aimé le connaître. Le regarder réparer la coque des bateaux. Voyager avec lui.
Grâce à vous, il existe pour de vrai. Je fais des projets : emmener mes enfants à Prague et chercher ensemble la rue Kaprova. Retourner avec eux à Thessalonique.
Je leur montrerai la ville où Lazar et Allegra se sont aimés. Je leur dirai qu’ils avaient choisi la vie tous les deux, même si c’est parfois le choix le plus difficile.
Pour tout ça, permettez-moi de vous donner una abrasada, comme on dit chez moi.
Elvire »
Irène la ressent, cette embrassade. Celle qu’on échange sur le quai avant de prendre la mer. Elle devine qu’Elvire est à l’aube d’une longue traversée, et qu’elle y trouvera Lazar.
Karl
Elles sont assises l’une près de l’autre sous les frondaisons du parc. C’est l’heure où le soleil s’attendrit pour dorer le grain de peau. Il adoucit les lignes sèches du visage d’Eva, qui n’est plus émacié par la maladie. Les cheveux serrés dans un chignon gris, elle porte une jupe sombre, ses éternels mocassins usés. La flamme de son regard n’intimide plus Irène. Sa poitrine est gonflée de joie de la retrouver, pourtant elle n’ose pas un geste. Elle sait que son amie fuit les effusions.
Eva a relevé les manches de son chemisier blanc. Cette fois, Irène ne détourne pas les yeux de son tatouage. Elle dit, Raconte-moi. Raconte-moi Auschwitz.
Les yeux verts la jaugent.
S’il te plaît.
Tu es sûre ? sourit Eva, découvrant ses dents abîmées.
Certaine.
Alors la survivante l’emmène de l’autre côté des barbelés. Irène s’accroche à sa voix et sa tendresse se trouble d’effroi, comme si elle marchait sur une fine passerelle de corde suspendue dans le vide. Peu à peu, la paix se fraie un passage à travers l’horreur et la solitude. Elle accepte cette douleur que les mots tamisent, comme un passage de relais. Elle sait qu’elle doit en prendre soin. Les paroles s’égrènent et elle les recueille toutes, soulagée qu’il ne soit pas trop tard. Le temps se déplie et se condense. Elles n’ont jamais été si proches. À la fin, les traits d’Eva s’estompent, et Irène entrevoit la silhouette de l’adolescente nue, tremblante et frigorifiée. Elle tend la main pour la réchauffer, mais à l’instant de la toucher, elle se réveille dans le décor familier de sa chambre.
Pendant quelques secondes, son esprit flotte à la recherche du rêve. Elle s’efforce de se souvenir de ce que Eva lui a confié, mais tout s’est évanoui ; il ne reste rien, pas un mot. La tristesse poigne son cœur quand elle réalise que ce moment aux émotions encore vivaces n’était qu’un mirage.
— Cachottière, siffle Antoine. Ça fait combien de temps ?
Elle l’appelle de sa voiture, en roulant vers Berlin.
— Deux mois. Je ne t’en ai pas parlé parce que c’est compliqué. C’est un descendant, tu comprends. Il est lié à l’une de mes enquêtes…
— Tu as peur de te faire radier de l’ordre des archivistes ?
Elle ne peut réprimer un sourire.
— Non, mais…
— Tu as souvent envie de coucher avec les descendants ? Parce que si c’est récurrent, il faut consulter.
— Ça ne m’est jamais arrivé, proteste-t-elle en riant.
Elle se demande s’il y avait dès le début des signaux qu’elle a ignorés, tant leur intimité s’est installée comme une évidence. À croire que leurs natures obsessionnelles se comprennent, que leurs désordres s’accordent. Jusqu’ici, ses amants se réjouissaient de sa liberté avant de s’évertuer à la rogner. Pour la première fois, elle ne se sent pas assiégée. Ils savent être seuls à deux, reliés à des kilomètres. Ils dorment mal et sont heureux de se trouver au cœur de la nuit, font l’amour et discutent à 4 heures du matin sur la terrasse de Rudi. C’est le joyau caché de son vieil appartement poussiéreux. Elle surplombe les toits de Kreuzberg, les cours ombragées et les jardins. Blottis sous une couverture, ils se perdent dans la contemplation du ciel, guettent les étoiles filantes et le clignotement des satellites. Écoutent les trilles et les ululements, les frôlements de leurs voisins à ailes ou à pattes.
— Il peut être brusque ou maladroit, concède-t-elle. C’est un inquiet, qui se nourrit du tapage de la société et ne sait pas toujours s’en extraire, s’accorder une respiration.
— Vous avez plus de points communs que prévu, s’amuse Antoine. Tu ne parles que de son cerveau. Vous ne faites pas que causer, j’espère ?
Irène se tait. Elle avait oublié cette fille sensuelle planquée sous sa peau. Sa faim intacte, sa réserve trompeuse. Dans les bras de ce gaillard au cœur marathonien, son corps reprend ses droits, s’ouvre et s’arrondit, exige d’être fendu, ployé, renversé. Son cerveau capitule, saturé d’endorphines. Les fantômes s’éclipsent.
— Alors fiche-toi un peu la paix, dit Antoine. Quand est-ce que tu me le présentes ?
— Pas tout de suite. D’abord, il doit rencontrer sa famille polonaise.
— C’est le grand jour ?
— Ils débarquent tous à Berlin pour le déjeuner. On ne sait pas comment son père va réagir, on est un peu tendus.
— Et Hanno, comment il prend tout ça ?
— Il est content que j’aie rencontré quelqu’un. Enfin tu le connais, il demande à voir ! Figure-toi qu’Hermine et lui sont aussi à Berlin. Ils viennent conjurer les mauvais souvenirs. De toute façon, c’est beaucoup trop tôt pour leur présenter Rudi.
— Si tu le dis… Parfois, on dirait que tu abrites une duègne du XIXe siècle. Au moindre écart, elle te tape sur les doigts avec sa règle, la taquine-t-il avant de raccrocher.
Agata est la première qu’elle reconnaît dans le hall de l’aéroport, à sa haute taille et à sa brosse de cheveux blancs. Elle a choisi un joli chemisier à fleurs et un pantalon crème, porte des sandales à lanières argentées. Cette coquetterie fait fondre Irène. Serrant la main de Rudi, elle perçoit sa nervosité et imprime à ses doigts une dernière pression.
Roman l’aperçoit avant sa mère et lui adresse un signe joyeux derrière la barrière de la douane. Julka échange quelques mots avec sa grand-mère. Elles cherchent des yeux cette Française qui a bouleversé leur vie. Ont-ils le trac, eux aussi ? Les jambes qui tremblent et se dérobent ? Ils avancent à leur rencontre, et ces quelques pas qu’ils font les uns vers les autres ont une raideur solennelle, même s’ils les voudraient légers. Dans le flottement des premières minutes, Rudi et Roman se serrent la main, Irène embrasse Agata et Julka. Puis la vieille dame s’approche de Rudi, prend son visage dans ses mains.
— Je te rencontre enfin, lui dit-elle en anglais. Le fils de mon frère. Tu es beau.
L’émotion d’Agata cueille Rudi par surprise. Dans le creux laissé par sa grand-mère adoptive, une tante polonaise vient de se glisser, avec son regard délavé, son accent mélodieux. Il se penche, intimidé, et elle le serre dans ses bras.
Il a réservé une table en terrasse au bord du Schlachtensee. Alors que ses invités s’émerveillent de déjeuner dans ce cadre paradisiaque, à quelques mètres des nageurs et des paddles qui sillonnent les eaux vert pâle, Rudi peine à se détendre. Il se lève plusieurs fois pour téléphoner, vole une cigarette à Irène, bien qu’il ait arrêté depuis des années.