— Pardonnez-moi, dit-il en se rasseyant, je viens d’avoir une infirmière de la clinique. Mon père ne va pas bien. Je crois qu’on ne va pas pouvoir maintenir la visite.
La main de la vieille dame tremble si fort qu’elle laisse tomber sa fourchette.
— Qu’est-ce qui se passe ? demande-t-elle en anglais.
— Il a de plus en plus de mal à s’exprimer. Ça le fatigue et ça l’isole beaucoup. Il passe par des phases de tristesse où il se ferme complètement. Il peut même devenir hostile.
— Depuis quand est-il malade ? s’enquiert Roman.
Rudi répond que c’est difficile à dater, peut-être une dizaine d’années. Au début les symptômes étaient légers, il les mettait sur le compte de la fatigue. C’est son fils qui l’a alerté, il trouvait que son grand-père oubliait beaucoup de choses. Il y a deux ans, Karl a commencé à se perdre dans les rues. Il a fallu se résoudre à le placer dans un établissement spécialisé.
— Parle-moi de lui, dit Agata.
— Il m’a appris la patience, répond-il. Quand on filme, il faut savoir attendre que quelque chose arrive. Quelque chose qu’on n’attendait pas, qui donne son sens à l’histoire qu’on est en train de raconter. Quand j’étais gamin, il m’emmenait sur les tournages. Le voir travailler me fascinait. Il était toujours aux aguets. Ça reste, ça. Même s’il n’est plus capable de tenir une caméra.
Très émue, Agata s’excuse de répondre en polonais et demande à Roman de traduire :
— Petit, mon frère vivait collé à notre mère. Dès qu’elle s’éloignait, il était malheureux. Je devais trouver des astuces pour le consoler. Depuis qu’Irena m’a appris qu’on l’avait enlevé, je pense à ce qu’il a dû souffrir, quand on l’a arraché à elle…
On n’entend plus que le bourdonnement des insectes et les exclamations lointaines des plongeurs, sur la berge d’en face. Irène pense à Bull, le chercheur d’enfants, qui doutait qu’on puisse bien grandir sur un sol empoisonné. Même si Karl a bâti une vie, une famille, le poison a peut-être laissé en lui des traces insidieuses.
— Écoutez, décide Rudi, on va y aller et on verra sur place.
Irène voudrait l’embrasser, tant elle est soulagée pour Agata.
La résidence médicalisée se trouve dans une artère calme et verdoyante du quartier de Zehlendorf. Bien qu’elle soit entièrement sécurisée, les patients y vivent en relative autonomie, tant que leur état le permet. Depuis qu’il s’y trouve, Karl semble moins angoissé. Le personnel propose des ateliers manuels et artistiques, des après-midi de jardinage, de chorale ou de lecture à haute voix. Ce qu’il préfère, c’est encore se promener dans les allées.
Ils suivent le chemin de graviers entre des haies de buis et de charmilles avant d’apercevoir l’imposante bâtisse, dressée au cœur d’un parc aux allures de jardin anglais. Rudi leur montre la fenêtre de Karl, au deuxième étage. Son appartement donne sur un bassin en pierre recouvert de nénuphars. Tout autour rayonnent des massifs de fleurs. Roses et agapanthes, lilas, échinacées, lupins et marguerites se mêlent dans une explosion de couleurs et de parfums.
— C’est beau ici, répond Agata en anglais. Tu as bien choisi.
Depuis qu’ils se sont garés sur le parking, elle est d’un calme étonnant. Elle avait si peur qu’on l’empêche de le voir.
Ils s’installent sous une treille de glycine mauve, laissant Rudi entrer seul dans le bâtiment. Il en ressort une demi-heure plus tard, soutenant son père qui a du mal à marcher. Attendrie, Irène observe ses pas lents et prudents. Elle pense au jeune homme radieux qui courait dans les rues de Berlin en agitant son drapeau rouge.
Ils se lèvent à leur approche, mais Rudi leur fait signe de se rasseoir. Ils sont trop nombreux, il ne veut pas effrayer Karl. Il le conduit un peu plus loin, s’assied près de lui sur un banc. Puis il se penche pour lui parler longuement. Le vieil homme essuie la sueur sur son front, il a l’air las. Ses yeux clairs ont la teinte laiteuse d’un coquillage. Son visage est ridé de tourment. Les paroles de son fils glissent sur lui, comme si elles s’adressaient à quelqu’un d’autre.
Un geste de Rudi invite Agata à les rejoindre. Avant de se lever, elle pose la main d’Irène sur sa poitrine, à l’endroit où son cœur trépide. Irène la regarde s’éloigner de dos, haute et courageuse, dans sa tenue du dimanche.
Rudi lui cède sa place en gardant une main sur l’épaule de son père, pour le rassurer. D’ici, elle n’entend pas ce qu’il lui murmure. Elle voit Karl se tourner vers sa sœur, et Agata lui sourit, les yeux brillants de larmes. Mais son amour et son attente se cognent à la tristesse de ce frère privé de mots, aux souvenirs dévastés. Il lui offre un regard éteint, puis se détourne.
Irène sent son ventre se contracter, elle a mal pour Agata, pour eux.
— C’est fou ce qu’ils se ressemblent, chuchote Julka, fascinée.
Hypnotisés, ils contemplent le frère et la sœur, leurs iris cristallins, leurs pommettes saillantes, leurs cheveux blancs et leurs fronts dégagés. L’âge érode leurs différences.
Les orphelins de Wita, semblables et étrangers.
Rudi tente de ramener l’attention de son père vers Agata, mais Karl réagit mal. Il se ferme à double tour, repousse la main de son fils.
On n’y arrivera pas, pense Irène, quel désastre.
À cet instant, Agata commence à chanter. C’est d’abord un fredonnement, qui se dilate dans l’air, porté par sa voix basse qui tremble un peu. Puis la mélodie s’installe, comme une rivière qui retrouve son cours. Son rythme imite précisément le bercement d’un enfant. Mais tandis qu’elle vous berce, elle instille en vous cette mélancolie slave que les enfants tètent avec le lait de leur mère, sans savoir qu’ils ne s’en déferont jamais.
Karl s’est figé aux premières mesures. La vieille dame continue à chanter et prend doucement sa main. Il ne la repousse pas, son visage est traversé d’émotions. Il fixe Agata et semble l’écouter de toute son âme.
Près d’Irène, Julka fredonne les paroles tout bas. Roman se tait. Ils sont suspendus à la grâce du moment.
Au troisième couplet, Karl se met à chanter avec elle. Son timbre rauque trébuche sur ces consonnes qui reviennent de si loin, d’une mémoire enfouie au plus profond de lui. Peu à peu, sa voix s’affermit pour se mêler à celle de sa sœur, retrouvant les paroles qui l’accompagnaient vers le sommeil. Son regard est plein de larmes.
Agata serre sa main dans la sienne, elle ne sait plus si elle chante ou si elle pleure, et tout le monde est à peu près dans le même état.
Même si on ne répare personne, songe Irène en s’essuyant les yeux, si l’on peut rendre à quelqu’un un peu de ce qui lui a été volé, sans bien savoir ce qu’on lui rend, rien n’est tout à fait perdu.
Julka, Niclas, Hanno, Hermine et Lilly
Ils sont restés encore un peu avec Karl, puis Rudi l’a raccompagné dans sa chambre car l’intensité de ce moment l’avait épuisé. Tandis que les autres se dirigeaient vers le parking, il a confié à Irène que, jusqu’à ce qu’il entende son père prononcer ces mots en polonais, une part de lui refusait d’y croire. Parfois, la réalité semble sortir de l’imagination d’un scénariste halluciné. Le cerveau la tolère sans l’accepter.
— Que lui as-tu dit, tout à l’heure ? a-t-elle demandé.
Il ne savait comment s’y prendre, alors c’est la vérité qui a jailli. Il s’écoutait prononcer des mots qui pouvaient dévaster son père, Ta mère est morte dans un camp, tu as une sœur en Pologne, elle est venue de loin pour te retrouver. Une fois posés dans l’air, ils ressemblaient à des bulles de savon qui éclatent avant d’être touchées. Peut-être parce qu’il n’y croyait pas lui-même. Il a fallu qu’Agata se mette à chanter pour les incarner. Sa voix a réveillé la tendresse maternelle cachée dans la berceuse. Ce qu’elle vient d’ouvrir dans le cœur de Karl, nul ne peut en mesurer les conséquences. Un bouleversement à la texture indéchiffrable.