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C’est grâce à toi, a-t-il murmuré en la serrant contre lui.

Le contrecoup lui coupait les jambes, ses yeux rougis clignaient dans la lumière.

— Au point où on en est, si on réunissait tout le monde chez moi ?

— Tout le monde… ?

— Les Varsoviens, et nos enfants, a-t-il souri.

Ils ont allumé des lampions colorés sur la terrasse, déplié les rallonges et recouvert la table d’une nappe en papier blanc, bientôt baptisée de quelques gouttes de prosecco. Le crépuscule offre aux convives ses rouges incandescents. Agata s’émerveille de cette ville où la nature s’épanouit partout, sur les balcons et les arrière-cours, déployant des hectares de parcs et de forêts où scintille çà et là l’ovale d’un lac. On respire mieux, rien qu’à la contempler.

Avec son chignon de ballerine et sa robe à fine bretelles, Julka glisse de l’un à l’autre, féline et gracieuse. Ravis de cette soirée improvisée, Hanno et Hermine remplissent les verres en étudiant du coin de l’œil ce documentariste qui vient d’entrer dans leur vie. Il les a embrassés chaleureusement avant de leur présenter Niclas, son aîné à la chevelure hirsute de Viking, et Lilly, petite brune très myope qui dégaine avec désinvolture des commentaires acerbes sur l’état du monde. Ils ont sensiblement le même âge, à part Julka, dont le statut de prof les impressionne un peu.

Irène les écoute bavarder dans un globbish où l’anglais se mêle au polonais et à l’allemand. Elle voudrait immortaliser ce moment. Quand elle était petite, elle imaginait un appareil photo imbriqué à sa pupille. Il lui suffisait de cligner les yeux pour déclencher la prise de vue.

Rudi fait tinter sa cuiller contre le bord de son verre.

— Quand Irène m’a contacté, j’ai eu le pressentiment qu’elle allait ruiner ma tranquillité. Et j’ai réagi comme un ours, ce qui m’arrive souvent. Pourtant, je passe mon temps à démontrer que les histoires qui nous rassurent sont trop simples pour être honnêtes. Mais quand il s’agit de moi, c’est autre chose… Heureusement qu’Irène a insisté, sinon je n’aurais jamais découvert que mon père savait chanter en polonais. Et vous ne seriez pas là. Je vous regarde ; je vois une Française, des Polonais, des Allemands, plusieurs générations réunies, un bout d’Europe. La guerre a ravagé la vie de Wita, celle de mon père et celle d’Agata, mais c’est la paix qui nous réunit ce soir. Alors j’aimerais trinquer à l’Europe, que Václav Havel appelait la patrie de nos patries. Oublier qu’elle me déçoit souvent. Me souvenir qu’elle est née pour préserver la paix. Alors à l’Europe, et à la paix !

Les enfants lèvent leurs verres.

— À l’Europe solidaire, dit Hanno.

— Féministe, ajoute Julka.

— Inclusive, renchérit Lilly.

— Allez expliquer ça à Kaczynski et à Orbán, commente Roman en riant.

La nuit est tombée, nimbant la ville d’une luminosité feutrée, comme si des millions de lucioles y scintillaient. Rudi fraternise en allemand avec son cousin Roman. Sur la terrasse, les jeunes bavardent en contemplant les toits de Kreuzberg.

Irène va s’asseoir près d’Agata et de Julka, cherchant à déchiffrer la rêverie qui s’attarde dans les yeux clairs de la vieille dame.

— Vous avez fait un beau cadeau à ma babcia, murmure Julka. À nous tous.

Pour Irène aussi, c’est un cadeau. Réunir les enfants de Wita. Être arrivée à temps pour ce rendez-vous-là.

Elle demande le nom de la berceuse.

— Dans le cendrier de Wojtus, répond Julka. Babcia me la chantait quand j’étais petite.

— De quoi parle-t-elle ?

— Une étincelle jaillie d’un cendrier promet à un petit garçon qu’elle va lui raconter un conte, et qu’il sera long et beau. Mais chaque fois, l’histoire qu’elle commence s’éteint avec elle. À la fin, Wojtus ne la croit plus, il sait que le conte ne durera que le temps d’une étincelle.

— C’est aussi gai que La Petite Fille aux allumettes, remarque Irène.

— C’est vrai, sourit la jeune fille. Mais moi, je ne l’ai jamais trouvée triste.

— On va danser ? lance Lilly à la cantonade.

Hanno, Hermine, Niclas et Julka lui emboîtent le pas, et déposent un baiser furtif sur la joue de leurs parents avant de s’égailler dans la nuit berlinoise.

Agata aimerait rentrer se reposer à l’hôtel. Elle veut retourner à la clinique demain matin.

— J’ai tant d’amour pour lui, glisse-t-elle à Irène en anglais, les yeux brillants.

Avant qu’elle parte, Irène lui montre enfin le médaillon. Elle est bouleversée par le portrait de son frère caché à l’intérieur.

— C’est à cet âge que je l’ai quitté… Qui a fait ce dessin ?

— Je pensais que c’était votre mère.

— Je ne me rappelle pas l’avoir vue dessiner.

Un nouveau mystère, songe Irène.

— Moi aussi, j’ai quelque chose à vous montrer. Un trésor.

Agata exhume de son sac quelques lignes écrites au crayon sur un bout de carton usé. Elle est trop fatiguée pour les traduire, alors c’est Roman qui s’en charge :

« Ma sœur chérie, je t’écris d’un train à bestiaux. Ils disent qu’on va dans un camp de travail. Je te confie Adzia. Ne t’en fais pas, je reviendrai vite. Tendres baisers. »

Au-dessus, Wita a griffonné le nom et l’adresse de Maria.

— Elle l’a écrit dans le train pour Auschwitz. Le message est tombé sur la voie. Un cheminot l’a apporté à ma tante, explique Agata.

Irène fixe le bout de carton, en silence.

Jean

En voyant le message de Wita, un voile s’est déchiré au fond d’elle. Son trouble était si fort qu’elle a eu du mal à le cacher. À Treblinka déjà, devant la voie ferrée, elle a éprouvé ce sentiment indéfinissable, lueur fugace dans le brouillard.

Elle a dit à Rudi qu’elle s’absentait vingt-quatre heures, le temps d’un aller-retour à Bad Arolsen.

— Rien de grave ? s’est-il inquiété.

— Je dois rendre une visite à mon grand-père.

Façon de parler. Jean repose dans un petit cimetière de Seine-et-Marne avec ses parents, son épouse et son frère aîné, tombé en 1940, pendant la percée de Sedan. Un de ces soldats que l’État français préfère oublier, car leur sacrifice réveille la honte de la débâcle.

Le jour de son enterrement est peut-être le seul où cet homme réservé a brillé, à travers les hommages des copains inconsolables. Elle se souvient de son sourire un peu éteint, de la casquette vissée sur son crâne dégarni. De son odeur usée, mélange de cambouis, de tabac et de transpiration. Son monde, c’était le rail. Et le soir, la belote ou la coinche au bistrot, chez Paulette. À la retraite, il avait gardé cette habitude. Entre anciens, on se comprenait. On se tenait chaud les jours de cafard.

Quand Irène était petite, il la juchait sur l’établi et demandait, Qu’est-ce que tu racontes de beau ?

Elle passait le plus clair de son temps dans les livres. Lui qui s’arrêtait aux pages sport du journal du dimanche aimait qu’elle lui parle du comte de Monte-Cristo ou du Chevalier de Maison-Rouge.