Mittwerda n’existait pas. Derrière ce mot, il y avait la mort. »
Irène appelle Henning et le prie de lui accorder un instant.
Ravensbrück était le plus grand camp de concentration de femmes, le centre de formation des gardiennes SS. Dans les dernières semaines, le personnel a brûlé des monceaux d’archives. Les listes et les dossiers des prisonnières, les ordres d’exécution, les courriers des industriels des dizaines de camps satellites qui réclamaient toujours de nouveaux lots d’ouvrières, car celles qu’on leur louait s’usaient vite. Les Alliés n’ont presque rien retrouvé. Hormis quelques documents que les Russes ont conservés jusqu’à la chute du Rideau de fer, ou que les déportées avaient réussi à dissimuler sur elles en quittant le camp. Mittwerda, ce nom ne lui dit rien. Henning saura peut-être.
— Ton paquet-surprise te plaît ? l’interroge-t-il en entrant.
Il semble toujours emprunté, comme s’il ne savait quoi faire de ce corps qui s’étire, tel un arbre d’où s’échapperaient des touffes de feuillage roux.
— Je suis perplexe, répond-elle en exhumant du paquet un médaillon ancien enveloppé de papier-bulle. Je ne m’attendais pas à lire les mémoires d’une gardienne SS.
— C’est elle qui t’écrit ? s’étonne Henning, haussant les sourcils. On doit restituer aussi les objets nazis, maintenant ?
— Elle l’a volé, semble-t-il. C’est son petit-fils qui me l’envoie. Sa grand-mère travaillait à Ravensbrück. Mittwerda, tu connais ?
Il plisse les yeux avec un léger sourire, fait durer le suspense. Il aime lui rappeler qu’il était là avant elle. Ce petit jeu n’est pas entièrement innocent. Peut-être trahit-il un peu de jalousie, depuis qu’elle a été choisie pour diriger l’équipe.
— C’est elle qui en parle ?
— Elle dit que Mittwerda était un leurre.
— Cette franchise l’honore.
— Tu m’expliques ?
À son arrivée à l’ITS, Henning était affecté à la section des documents des camps de concentration. Un jour, il effectue une recherche sur une déportée autrichienne qui travaillait à l’usine Siemens, installée à proximité de l’enceinte de Ravensbrück. Il finit par la retrouver sur une liste de transfert pour le « camp de repos de Mittwerda », datée de février 1945. En face de son nom, il est précisé qu’elle souffre d’hystérie. Les autres prisonnières de la liste sont affligées d’intense faiblesse, de folie ou de maladies variées : tuberculose, infection à la jambe, forte fièvre, abcès purulents, diphtérie, elles ont des béquilles ou des prothèses.
Il pourrait se réjouir que ces femmes fragilisées aient été envoyées dans un sanatorium. Mais dans l’univers concentrationnaire, les mots « camp de repos » éveillent sa méfiance. Henning sait ce que recouvraient d’autres euphémismes : salle de désinfection, évacuation, traitement spécial. Il continue à chercher. Tombe sur le compte rendu de l’interrogatoire du commandant du camp de Ravensbrück par les Américains. Entendu dans le cadre de l’instruction de son procès, il fournit avec réticence les noms des camps satellites et ceux de ses partenaires d’affaires. On lui soumet une liste de transfert pour le camp de repos de Mittwerda. Ce commando inconnu ne figure pas parmi ceux qu’il a dénombrés. Le sténographe mentionne le trouble du SS, qui prétend ne jamais en avoir entendu parler. Son interlocuteur lui montre sa signature au bas du document. Le commandant marque une hésitation. C’est loin, tout ça. Mais ça y est, ça lui revient. Ce camp se trouvait en Silésie. Finalement, le transfert n’a pas eu lieu parce qu’à cette date, la région était déjà aux mains des Soviétiques.
Pourtant, le tampon indique que le transport a été effectué. Le plus étrange, ajoute l’Américain, c’est qu’il n’existe aucun lieu de ce nom en Silésie. Ils ont cherché. Que sont devenues ces femmes, transférées en 1945 vers un camp qui n’existe pas ? Sur le grill, le commandant s’accroche à son histoire. Le transport a été annulé, il ne sait rien de plus. Les Américains flairent l’odeur du sang. Ils diligentent une enquête sur les disparues, et retrouvent deux survivantes.
Elles témoignent que les détenues sélectionnées pour le camp de repos de Mittwerda étaient en réalité transférées au Camp des Jeunes d’Uckermark pour y être éliminées. Elles-mêmes affirment avoir miraculeusement survécu à d’innombrables tentatives d’assassinat. Elles ignorent comment leur organisme à bout de forces a tenu bon. Au Camp des Jeunes, on stockait les femmes âgées et les malades. On les battait, les affamait, les empoisonnait. Elles attendaient des heures debout, en chemise dans la neige. Parfois nues, jusqu’à la nuit tombée. La gardienne-chef en sélectionnait cinquante à soixante-dix chaque jour, qu’on transportait en camion jusqu’à la chambre à gaz, une construction de bois dressée près du crématoire. Un soir, une femme a réussi à sauter à l’arrivée du camion. Hurlante, elle a traversé le camp de Ravensbrück en criant qu’on les tuait au gaz. Les SS l’ont rattrapée. Après, tout le monde savait.
Henning retrouve une note de service interne à l’ITS, avertissant le personnel que Mittwerda est un nom de code pour l’extermination. Elle est datée de janvier 1975. Pourtant, depuis qu’il travaille ici, ses collègues ont refusé à plusieurs reprises d’émettre un certificat de décès pour l’une des femmes figurant sur ces listes, sans doute par ignorance. Henning en fait son cheval de bataille, envoie des dizaines de courriers et de mémos, assiège le bureau du directeur et obtient gain de cause. Il écrit personnellement à chaque descendant, et joint aux certificats de décès quelques mots dont la sobriété traduit imparfaitement ce qu’il ressent : « J’ai le regret de vous confirmer la mort de votre mère/sœur/grand-mère. Même si beaucoup de temps a passé depuis ce drame, je veux vous exprimer mes plus sincères condoléances. »
Il n’en dira pas plus.
Maintenant, elle sait dans quelle sorte de ténèbres Elsie l’invite à entrer.
Wita
Irène est sûre d’avoir un livre de Germaine Tillion sur Ravensbrück dans sa bibliothèque. Maintenant qu’elle vit seule avec Hanno, ses livres prennent leurs aises. Avant son divorce, elle cachait une imposante bibliographie sur la persécution nazie dans la soupente où elle avait aménagé son bureau. Elle avait dit à son mari qu’elle gérait un fonds d’archives datant de la guerre. Il n’avait manifesté aucune curiosité. Elle en avait été blessée, même si ça lui facilitait les choses. Wilhelm estimait peut-être que le travail d’une femme était accessoire, le centre de sa vie étant par essence domestique. Elle craignait que leur premier enfant, quand il viendrait, n’accapare ce qui lui restait d’indépendance. Elle avait mis longtemps à se décider à être mère. Son travail occupait de plus en plus de place dans sa vie et dans ses pensées. Irène n’imaginait pas y renoncer. Elle lisait en cachette toutes sortes de documents sur la Seconde Guerre mondiale, profitant des déplacements professionnels de Wilhelm pour rouler jusqu’à Cassel ou Göttingen et s’approvisionner dans les librairies. Parfois, elle dormait à l’hôtel et passait la soirée à se promener dans les rues, s’arrêtait aux terrasses des Biergarten et savourait l’atmosphère d’une ville étudiante. Elle retrouvait cette liberté d’improviser, de suivre ses désirs sans les aliéner à ceux d’un autre. Entrait dans un cinéma pour la dernière séance d’un film italien, lisait au soleil sur les marches d’un musée. Croisait le regard insistant d’un inconnu, et s’endormait grisée dans sa peau de voyageuse anonyme, bercée par les bruits de la ville. Dès le lendemain, elle ressentait cette petite morsure de culpabilité et le manque de Wilhelm, roulait un peu trop vite sur la route du retour. Elle s’étonnait de pouvoir l’aimer en lui dissimulant des morceaux de sa vie, comme des respirations secrètes. Pour autant, elle n’avait pas le sentiment de lui voler quoi que ce soit. Ce travail qui se muait en vocation l’aidait à résister à quelque chose d’informulé dont elle ne pouvait cerner les contours. Une pression souterraine.