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Elle faisait son deuxième tour du camp quand la vue d’un autre petit groupe de cavaliers, avançant lentement entre les feux de camp dans la lumière crépusculaire, lui fit froncer les sourcils et tirer sec sur ses rênes. Les femmes étaient en cape, capuchon rabattu sur le visage, l’une en soie bleu foncé doublée de fourrure noire, l’autre en simple drap gris. Les Trois Clés d’argent, brodées en grand sur les capes des quatre hommes d’armes de leur escorte, suffisaient à les identifier. Elle pensa à des tas de gens qu’elle aurait aimé rencontrer plus volontiers que Naean Arawn. En tout cas, si Arymilla ne leur avait pas interdit de la rencontrer sans elle – Elenia s’entendit grincer des dents – pour le moment, il paraissait plus sage de rester discrète. Surtout quand cette rencontre semblait ne présenter aucun avantage.

Malheureusement, Naean la vit avant qu’elle ne puisse tourner bride. Elle parla rapidement à son escorte, et, tandis que les hommes d’armes et la servante s’inclinaient sur leurs selles, elle partit vers Elenia à une allure qui fit jaillir des gerbes de boue sous les sabots de son hongre noir. Que la Lumière calcine l’imbécile ! Quoi qui poussât Naean à l’imprudence, il était peut-être bon de le savoir et dangereux de l’ignorer. Peut-être, mais cette découverte avait ses propres dangers.

— Restez là, et rappelez-vous que vous n’avez rien vu, dit sèchement Elenia à son escorte, talonnant les flancs de Vent de l’Aube sans attendre la réponse.

Elle n’avait que faire des courbettes interminables, pas plus que n’en exigeait la bienséance, et ses gens savaient qu’ils ne devaient rien faire que ce qu’elle commandait. C’étaient tous les autres qui l’inquiétaient ; qu’ils soient tous réduits en cendres ! Comme son alezan aux longues jambes bondissait en avant, elle perdit sa prise sur sa cape, qui se mit à flotter derrière elle comme la bannière pourpre de Sarand. Elle la laissa claquer devant les fermiers et la Lumière seule savait qui d’autre, le vent transperçant sa robe d’équitation.

Naean eut tout de même le bon sens de ralentir et de s’arrêter un peu plus loin qu’à mi-chemin, près de deux charrettes lourdement chargées, leurs brancards posés dans la boue. Le feu le plus proche était à près de vingt pas, et les tentes encore plus loin, leurs rabats soigneusement lacés pour que le froid n’y entre pas. Autour du feu, les hommes ne quittaient pas des yeux les grandes marmites de fer fumant au-dessus des flammes. Si l’odeur nauséabonde qui s’en élevait lui donnait envie de vomir, au moins, le vent qui charriait leur puanteur emporterait leurs paroles avec. Mais il valait mieux que ce soit important.

Avec un visage clair comme l’ivoire encadré de fourrure noire, Naean semblait belle malgré une certaine dureté de la bouche et des yeux, bleus comme la glace. Très droite et dans une calme attitude, elle ne semblait pas affectée par les événements. Son souffle, qui se condensait en buée blanche, était calme et régulier.

— Savez-vous où nous dormons ce soir, Elenia ? demanda-t-elle avec froideur.

Elenia ne fit aucun effort pour ne pas la foudroyer.

— C’est ça qui vous préoccupe ?

Risquer le mécontentement d’Arymilla pour une question stupide ! Elle montra les dents.

— Vous en savez autant que moi, Naean.

Elle faisait déjà pivoter sa monture quand Naean reprit la parole, avec un soupçon de véhémence.

— Ne jouez pas les idiotes avec moi, Elenia. Et ne venez pas me dire que vous n’êtes pas aussi prête que moi à vous couper les mains pour vous échapper de ce piège. Maintenant, pouvons-nous au moins feindre la civilité ?

Elenia maintint Vent de l’Aube de biais par rapport à Naean et la regarda en coin, par-delà la bordure de fourrure de son capuchon. De cette façon, elle pouvait aussi garder un œil sur les hommes rassemblés autour du feu. Aucun n’arborait les emblèmes d’une grande Maison. Ils pouvaient appartenir à n’importe qui. De temps en temps, l’un d’eux jetait un coup d’œil vers les deux cavalières, mais ce qui les intéressait vraiment, c’était d’approcher assez des flammes pour se réchauffer. Ça, et le temps qu’il faudrait pour que le bœuf dans la marmite soit réduit en bouillie. Ces gens semblaient capables de manger n’importe quoi.

— Croyez-vous pouvoir vous échapper ? demanda-t-elle doucement.

La politesse, c’était très bien, mais s’il fallait rester ici, à la vue de tous et plus longtemps que nécessaire… Pourtant, si Naean voyait un moyen de…

— Comment ? L’engagement que vous avez signé de soutenir Marne a été placardé dans tout l’Andor à l’heure qu’il est. De plus, vous ne pouvez pas croire qu’Arymilla vous laissera partir tranquillement.

Naean se troubla, et Elenia ne put réprimer un sourire pincé. Elle n’était pas aussi indifférente qu’elle voulait le paraître. Mais elle parvint à parler d’une voix neutre.

— J’ai vu Jarid hier, Elenia. Même de loin, il avait l’air bien sombre, galopant à rompre le cou de sa monture et le sien. Si je connais bien votre mari, il est en train d’échafauder un plan pour vous libérer. Pour vous, il cracherait dans l’œil du Ténébreux lui-même.

C’était vrai.

— Vous comprenez, j’en suis sûre, qu’il serait préférable que je fasse partie de ces plans.

— Mon mari a signé le même engagement que vous, Naean, et c’est un homme honorable.

Trop honorable pour son propre intérêt, mais la volonté d’Elenia avait été son guide avant même qu’ils se marient. Jarid avait signé l’engagement parce qu’elle lui avait dit de le faire, non qu’elle eût le choix en l’occurrence, et il le répudierait, même à contrecœur, si elle était assez folle pour le lui demander. Le problème venait de ce qu’il était difficile de lui dire ce qu’elle voulait en ce moment. Arymilla veillait à ce qu’il ne l’approche pas à moins d’un mile. Elle avait tout en main – autant qu’elle pouvait, étant donné les circonstances – mais elle avait besoin de mettre Jarid au courant, ne fût-ce que pour qu’il ne lui coupe pas la route. Cracher dans l’œil du Ténébreux ? Il était capable de les entraîner sciemment au désastre pour aider sa femme.

Elle dut faire un gros effort pour masquer sa frustration et la fureur qui monta soudain en elle, avec un sourire. Elle était très fière de savoir simuler le sourire en toutes occasions. Celui-là avait une nuance de surprise et de dédain.

— Je n’échafaude aucun plan, Naean, et Jarid non plus, j’en suis sûre. Mais si c’était le cas, pourquoi irais-je vous y inclure ?

— Parce que si je ne suis pas dans ces plans, Elenia, Arymilla pourrait en être informée. C’est peut-être une imbécile aveugle, mais elle voit parfaitement quand on lui dit où regarder. Et vous pourriez vous retrouver à partager une tente avec votre fiancé, sous la très haute protection de ses hommes d’armes.

Le sourire d’Elenia s’effaça. Sa voix se fit aussi froide que la boule de glace qui lui remplit brusquement l’estomac.

— Vous devriez surveiller vos paroles. Arymilla pourrait demander à ses Tarabonais de rejouer aux ficelles magiques avec vous. Franchement, je crois pouvoir le garantir.