Ces heureuses ruminations furent interrompues par un petit homme rabougri qui surgit soudain près d’elle sur un solide cheval gris, les yeux fiévreux dans la lumière déclinante. Nasin avait des brindilles de pin plantées dans ses fins cheveux blancs. On aurait dit qu’il avait grimpé dans un arbre. Sa tunique et sa cape de soie rouge étaient si abondamment brodées de fleurs multicolores qu’elles auraient pu passer pour des tapis de l’Illian. Il était ridicule. Il était également le Haut Siège de la Maison la plus puissante d’Andor. Un homme assez fou.
— Elenia, mon cher trésor, brailla-t-il en postillonnant. Que votre vue est douce à mes yeux. Auprès de vous le miel semble insipide et les roses sont ternes.
Sans avoir besoin de réfléchir, elle tira sur les rênes de Vent de l’Aube, s’orientant vers la droite, mettant la jument brune de Janny entre eux.
— Je ne suis pas votre promise, Nasin, dit-elle sèchement, rageant d’être obligée de le dire tout haut, au risque d’être entendue. Je suis mariée, vieux fou ! Attendez ! ajouta-t-elle, levant une main.
Elle s’adressait à ses hommes d’armes qui avaient porté la main à leur épée. Une quarantaine d’hommes portant l’Épée et l’Étoile de la Maison Caeren le suivaient, et ils n’auraient pas hésité à tailler en pièces quiconque menacerait leur Haut Siège. Certains avaient déjà à moitié dégainé. Ils ne toucheraient pas à Elenia, naturellement. Nasin les aurait fait pendre jusqu’au dernier s’ils lui avaient fait la moindre égratignure. Par la Lumière, elle ne savait pas si elle devait rire ou pleurer.
— Avez-vous toujours peur de ce jeune balourd de Jarid ? demanda Nasin, orientant sa monture pour la suivre. Il n’a pas le droit de continuer à vous importuner. Le meilleur a gagné, et il devrait le reconnaître. Je lui lancerai un défi !
Sa main, à l’évidence osseuse dans son étroit gant rouge, tripota l’épée qu’il n’avait sans doute pas tirée depuis vingt ans.
— Je le taillerai en pièces comme un chien pour vous avoir effrayée !
Elenia manœuvra adroitement Vent de l’Aube, qui décrivit un cercle autour de Janny, laquelle murmura des excuses et feignit de vouloir s’écarter de son chemin, alors qu’elle faisait le contraire. Mentalement, Elenia ajouta quelques broderies aux robes qu’elle lui achèterait. Fougueux comme il l’était, il pouvait néanmoins passer en un clin d’œil de l’amour le plus courtois au pelotage le plus grossier, comme si elle avait été une vulgaire fille de cuisine. Ça, elle ne le tolérerait pas, encore moins en public. Continuant à tourner, elle afficha un sourire inquiet. Si ce vieux fou obligeait Jarid à le tuer, tout serait perdu !
— Vous savez que je ne supporterai jamais que des hommes se battent pour moi, Nasin.
Sa voix était rauque et anxieuse, mais elle n’essaya pas de la contrôler.
— Comment pourrais-je aimer un homme qui aurait du sang sur les mains ?
Le petit homme ridicule coula un regard sombre le long de son nez interminable, tant et si bien qu’elle commença à se demander si elle n’était pas allée trop loin. Certes, il était fou comme une hase au printemps, mais pas complètement.
— Je n’avais pas réalisé que vous étiez si… sensible, dit-il finalement, sans cesser ses efforts pour contourner Janny.
Son visage usé s’éclaira.
— Mais j’aurais dû le savoir. Je ne l’oublierai pas. Jarid peut vivre. Dans la mesure où il ne vous importune pas.
Brusquement, il sembla remarquer la présence de Janny pour la première fois, et, avec une grimace irritée, il leva le poing. Sans s’écarter, la chambrière potelée se raidit dans l’attente du coup. Elenia grinça des dents. Ses broderies en soie semblaient inconvenantes pour une servante, mais Janny les avait bien méritées.
— Seigneur Nasin, je vous ai cherché partout, cria une voix affectée.
Ils cessèrent de tourner en rond.
Elenia soupira de soulagement quand Arymilla apparut dans le crépuscule, entourée de son escorte, et dut réprimer un accès de fureur à se sentir soulagée. En soie verte surchargée de broderies, avec de la dentelle au cou et aux poignets, Arymilla était dodue, presque grosse, avec un sourire niais et des yeux bruns écarquillés en permanence, même quand il n’y avait rien d’intéressant à voir. Manquant d’intelligence pour voir la différence entre ce qui avait de l’intérêt et ce qui n’en avait pas, elle était juste assez astucieuse pour savoir qu’il existait des choses qui devaient l’intéresser et elle ne voulait pas que quiconque s’aperçoive qu’elles lui avaient échappé. Son seul intérêt dans la vie, c’était son propre bien-être et les moyens pour l’assurer. La seule raison qui la faisait prétendre au trône, c’est que les coffres royaux lui assureraient un meilleur confort que ceux d’un Haut Siège. Son escorte était plus nombreuse que celle de Nasin, même si la moitié seulement était constituée par des hommes d’armes arborant les Quatre Lunes de sa Maison. Les autres étaient pour la plupart des parasites et des sycophantes, petits seigneurs et dames de Maisons mineures, et autres personnages prêts à lécher les mains d’Arymilla pour une place proche du pouvoir. Elle aimait la flagornerie. Naean se tenait là, elle aussi, près de ses hommes d’armes et de sa femme de chambre, le regard froid, ayant apparemment repris son sang-froid. Elle gardait ses distances avec Jaq Lounalt, grand et mince, avec ce ridicule voile tarabonais cachant ses énormes moustaches et une coiffure conique qui remontait le capuchon de sa cape à une hauteur grotesque. Il souriait trop. On n’aurait jamais dit qu’il était capable d’humilier quelqu’un avec quelques mots seulement.
— Arymilla, dit Nasin d’un ton confus, fronçant les sourcils sur son poing comme étonné de le voir levé.
Reposant la main sur le pommeau de sa selle, il gratifia la sotte d’un sourire rayonnant.
— Arymilla, ma chère, dit-il chaleureusement.
Mais ça n’était pas la même chaleur que celle qu’il réservait à Elenia. D’une façon ou d’une autre, il semblait s’être à moitié convaincu qu’Arymilla était sa fille et sa favorite. Un jour, Elenia l’avait entendu lui parler longuement de sa « mère », sa défunte épouse, morte depuis près de trente ans maintenant. Arymilla s’était arrangée pour lui donner la réplique, quoique, à la connaissance d’Elenia, elle n’ait jamais rencontré Miedelle Caeren.
Malgré ses sourires paternels à Arymilla, ses yeux scrutaient la foule à cheval derrière elle. Son visage se détendit quand il repéra Sylvase, sa petite-fille et héritière, une robuste et placide jeune femme qui soutint son regard sans sourire, puis rabattit sur son visage son capuchon sombre doublé de fourrure. Elenia ne l’avait jamais vue sourire, froncer les sourcils ou manifester quelque émotion que de soit ; elle arborait en permanence la placidité d’une vache. À l’évidence, elle en avait aussi l’intelligence. Arymilla gardait Sylvase plus près d’elle qu’Elenia et Naean, et tant que ça durerait, il n’y avait aucune chance que Nasin la prive de ses honneurs. Il était fou, mais rusé.
— J’espère que vous prenez bien soin de ma petite Sylvase, Arymilla, murmura-t-il. Il y a partout des coureurs de dot, et je veux que ma petite chérie soit en sécurité.
— Bien sûr que j’en prends soin, répondit Arymilla, poussant sa grosse jument et frôlant Elenia sans lui accorder un regard.
Le ton était doux comme le miel et affectueux à vomir.
— Vous savez que je prends soin d’elle comme de moi-même.
Avec ce sourire niais, elle ajusta la cape de Nasin sur ses épaules et la lissa avec l’air de quelqu’un qui posait un châle sur un infirme bien-aimé.
— Il fait bien trop froid dehors pour vous. Je sais ce qu’il vous faut. Une tente bien chauffée et du vin brûlant aux épices. Ma servante se fera un plaisir de vous en préparer. Arlene, accompagnez le Seigneur Nasin à sa tente et faites-lui un bon vin chaud.