La nuit s’appesantissait sur Caemlyn, avec un froid rigoureux accentué par des vents cinglants. Ici et là, une lueur indiquait que les gens n’étaient pas couchés, mais la plupart des volets étaient fermés. Le mince croissant de lune, bas sur l’horizon, ne faisait qu’accentuer l’obscurité. Même la neige sur les toits ou entassée devant les maisons où elle avait échappé aux piétinements, était d’un gris fantomatique. Celui qui, emmitouflé de la tête aux pieds dans une cape noire, avançait à grands pas dans la boue gelée laissée sur les pavés, répondait au nom de Daved Hanlon ou de Doilan Mellar avec une égale aisance ; un nom n’était rien de plus qu’un vêtement, et un homme en changeait quand c’était nécessaire. S’il avait agi selon ses désirs, il aurait été au Palais Royal, en train de se réchauffer les pieds devant un feu ronflant dans une cheminée, une chope dans une main, un pichet de brandy à côté de lui, une fille facile sur les genoux. Mais il devait satisfaire les désirs d’un autre. Au moins, la marche lui semblait plus facile ici que dans la Cité Neuve. Ce n’était pas agréable, dans cette boue gelée et glissante, pourtant ses bottes avaient moins de chances de se dérober sous lui que dans les rues en pente abrupte de la Cité Intérieure. De plus, l’obscurité lui convenait ce soir.
Il y avait peu de gens dans les rues quand il était parti, et ce nombre avait diminué à mesure que l’obscurité avait augmenté. Les sages restaient chez eux après la nuit tombée. De temps en temps, de vagues formes rôdaient dans les ombres les plus noires, et, après avoir brièvement observé Hanlon, détalaient et tournaient au premier croisement, s’efforçant d’étouffer des jurons quand ils pataugeaient dans la neige. Il n’était pas corpulent et à peine plus grand que la moyenne, avec, en plus, son épée et son plastron cachés sous sa cape. Comme les coupe-jarrets s’attaquaient le plus souvent aux plus vulnérables, il avançait avec assurance, sans avoir l’air de craindre les rôdeurs. Son attitude était renforcée par la longue dague dissimulée dans son gantelet droit.
Il était à l’affût des patrouilles de Gardes, mais il ne s’attendait pas à voir des rôdeurs. Ceux-ci auraient cherché d’autres terrains de chasse si les Gardes avaient patrouillé par là. Le cas échéant, il pouvait renvoyer d’un mot les Gardes trop curieux, mais il ne voulait être vu de personne, ni qu’on lui demande ce qu’il faisait si loin du palais à cette heure. Son pas ralentit quand il aperçut deux femmes chaudement emmitouflées à un carrefour loin devant. Comme elles s’éloignaient sans regarder dans sa direction, il souffla. Peu de femmes s’aventuraient seules dehors à cette heure. Sans même voir leurs visages, il aurait parié une poignée d’or contre une pomme que c’étaient des Aes Sedai, ou l’une de ces étrangères qui occupaient la plupart des lits du palais.
Le souvenir de cette bande lui fit froncer les sourcils et ressentir des picotements dans le dos, comme si on le caressait avec des orties. Quoi qui se passât au palais, ça lui donnait le bourdon. Les Atha’an Mieres étaient déjà suffisamment détestables, et pas seulement parce qu’elles parcouraient les couloirs en balançant les hanches de façon aguichante puis dégainaient leur couteau. Il n’avait même pas pensé à leur peloter les fesses après avoir réalisé qu’elles et les Aes Sedai se regardaient en chiens de faïence. Quoi qu’en dise la rumeur, il savait que les Aes Sedai ne prenaient pas une ride. Pourtant, certaines pouvaient canaliser, et il avait l’idée dérangeante que toutes en étaient capables. Ce qui était absurde. Les Atha’an Mieres bénéficiaient peut-être d’une autorisation spéciale. Mais pour ces Femmes de la Famille, comme les appelait Falion, chacun savait que, si trois femmes capables de canaliser et qui n’étaient pas Aes Sedai, s’asseyaient à la même table, une Aes Sedai apparaîtrait avant qu’elles n’aient eu le temps de vider un pichet de vin, leur dirait de s’en aller, et leur interdirait de s’adresser la parole. Ici, ces femmes résidaient au palais, se mêlaient aux Aes Sedai sans frictions. Quoi qui les ait poussées à se blottir les unes contre les autres, les Aes Sedai avaient été tout aussi anxieuses. Il y avait trop de bizarreries à son goût. Quand les Aes Sedai se comportaient bizarrement, c’était le moment pour un homme de protéger sa peau.
Avec un juron, il sortit de sa rêverie. Quelques pas plus loin, il eut un sourire pincé, tâtant du pouce le tranchant de sa dague. Le vent tomba, siffla au-dessus des toits et retomba. Dans le bref intervalle de silence, il entendit un crissement de bottes dans la neige. On l’avait suivi peu de temps après son départ du palais.
Au carrefour suivant, il tourna à droite, à la même allure régulière et tranquille, puis se colla contre la façade d’une écurie. Les larges portes en étaient fermées, et certainement barrée de l’intérieur, mais une forte odeur de cheval et de crottin flottait dans l’air. De l’autre côté de la rue, l’auberge était close, ses fenêtres noires calfeutrées. On n’entendait que le grincement de l’enseigne qui se balançait au-dessus de la porte, invisible dans la nuit.
Il entendit les bruits de bottes qui s’accéléraient, pour ne pas le perdre de vue trop longtemps. Une silhouette encapuchonnée tourna prudemment au coin. Sa main gauche jaillit, saisissant la gorge sous le capuchon en même temps que la droite lui porta un coup avec sa dague. Il s’était attendu à trouver un plastron ou une cotte de mailles sous la tunique de l’inconnu, mais l’acier s’enfonça facilement sous le sternum. Il ne sut pas pourquoi cela paralysa les poumons de sa victime, incapable de crier, jusqu’au moment où elle se noya dans son propre sang. Il n’avait pas le temps d’attendre. Aucun Garde n’était en vue pour le moment, mais rien ne disait que ça durerait. D’un mouvement brusque, il cogna la tête de l’homme contre le mur en pierre de l’écurie, assez fort pour lui fracturer le crâne, puis lui enfonça sa dague dans la poitrine jusqu’à la garde, sentant la lame toucher la colonne vertébrale.
Sa respiration resta régulière ; tuer était une chose qu’il fallait faire de temps en temps, aucune raison de s’exciter là-dessus. Il étendit le corps dans la neige le long du mur, puis essuya sa lame sur la tunique noire du mort tout en fourrant la main sous son aisselle pour ôter son gantelet d’acier. Tournant la tête, il observa la rue à droite et à gauche, tout en commençant à palper rapidement le visage du mort dans l’obscurité. Il sentit une barbe sous ses doigts, confirmant qu’il s’agissait bien d’un homme. Homme, femme ou enfant, ça ne faisait aucune différence pour lui – les imbéciles se comportaient comme si les enfants n’avaient pas d’yeux pour voir, ni de langue pour dire ce qu’ils avaient vu – pourtant il regretta de ne pas déceler un indice sur la victime qui lui aurait permis de l’identifier. Palpant la manche de l’homme, il toucha du drap épais, ni beau, ni particulièrement grossier, et un bras nerveux, qui aurait pu appartenir à un clerc, un cocher ou un laquais. Bref, à n’importe qui. Fouillant dans les poches, il en sortit un peigne en bois et une pelote de ficelle, qu’il jeta. Il s’attarda sur la ceinture. Un fourreau en cuir y pendait, vide. Personne au monde n’aurait pu dégainer après que la lame de Hanlon avait perforé ses poumons. Bien sûr, il existait de bonnes raisons pour qu’un homme sorte la nuit avec son couteau dégainé, mais la première qui lui vint à l’idée, c’est que c’était pour poignarder quelqu’un dans le dos ou lui couper la gorge.