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Quand Falion fut partie, il quitta le hall d’entrée glacial pour aller à la cuisine, à l’arrière de la maison. La pièce aux murs de brique était vide – la cuisinière savait très bien qu’elle ne devait pas pointer le nez hors de sa chambre au sous-sol quand on l’avait renvoyée pour la nuit –, le poêle en fonte noire et les fours étaient froids, mais une petite flambée dans le long âtre de pierre faisait de la cuisine l’une des rares pièces chaudes de la maison. Du moins, comparée aux autres. Shiaine était avare, sauf pour son confort personnel. Le feu brûlait dans la cheminée uniquement pour le cas où elle aurait voulu du vin chaud pendant la nuit, ou un lait de poule.

Depuis son arrivée à Caemlyn, il était venu dans cette maison plus d’une demi-douzaine de fois, et il savait dans quel placard trouver des épices, et dans quelle pièce un tonneau de vin. Toujours du bon vin. Shiaine ne lésinait jamais sur le vin, pas sur celui qu’elle avait l’intention de boire, en tout cas. Le temps que Falion revienne, il avait posé sur la table le pot de miel, une coupelle de gingembre et de clous de girofle, et un pichet plein de vin. Le tisonnier chauffait dans le feu. Shiaine pouvait aussi bien dire « Venez maintenant », c’est-à-dire « immédiatement », mais quand elle voulait faire attendre, ça durait parfois jusqu’à l’aube. Ces convocations le privaient tout le temps de sommeil. Qu’elle soit réduite en cendres !

— Qui est le visiteur ? demanda-t-il.

— Il n’a pas donné de nom, en tout cas, pas à moi, dit Falion, tout en calant la porte du hall ouverte avec une chaise.

Cela faisait fuir une partie de la maigre chaleur de la pièce, mais elle voulait entendre au cas où Shiaine l’appellerait. Ou peut-être voulait-elle s’assurer que l’autre femme n’écouterait pas à la porte.

— Un homme grand et mince à l’air dur, avec l’apparence d’un soldat. Un officier d’un grade quelconque, peut-être un noble d’après ses manières, et Andoran d’après son accent. Il semble intelligent et prudent. Ses vêtements sont assez simples, quoique coûteux, et il ne porte ni bagues ni broches.

Devant la table, elle fronça les sourcils, se tourna vers l’un des grands placards proches de la porte du hall et ajouta une seconde coupe en étain à celle qu’il avait sortie pour lui. Il ne lui était pas venu à l’idée d’en sortir deux, estimant sans doute qu’il était déjà regrettable d’avoir dû préparer son vin chaud lui-même. Aes Sedai ou pas, c’était elle la servante. Mais elle s’assit à la table et repoussa la coupelle d’épices comme si elle s’attendait à ce qu’il la serve.

— Mais Shiaine a eu deux visiteurs hier, plus imprudents que ce monsieur, poursuivit-elle. Celui du matin avait les Sangliers d’Or de Sarand sur les manchettes de ses gantelets. Il pensait sans doute que personne ne remarquerait ce détail. Quoi qu’il en soit, c’est un homme plutôt rebondi, aux cheveux blonds et au comportement hautain ; il a fait des compliments sur le vin, comme surpris d’en trouver du si bon dans la maison, et il a demandé à Shiaine de me faire fouetter pour lui avoir montré un respect insuffisant.

Elle dit tout cela d’une voix froide et posée. La seule fois où elle avait manifesté quelque véhémence, c’était quand Shiaine l’avait fouettée elle-même. Cette fois-là, il l’avait entendue hurler.

— Je dirais que c’est un compatriote qui a rarement séjourné à Caemlyn, mais qui croit savoir comment se comportent ses supérieurs. Vous le reconnaîtrez à sa verrue au menton et à sa petite cicatrice en croissant de lune à côté de l’œil gauche. Celui de l’après-midi était petit et noir, avec un nez pointu, des yeux méfiants et sans cicatrices ou signes particuliers. J’ai vu quand même qu’il portait une bague ornée d’un grenat carré à la main gauche. Il était peu loquace, très attentif à ce qu’il disait devant moi. Mais j’ai vu qu’il avait une dague gravée des Quatre Lunes de Marne sur le pommeau.

Croisant les bras, Hanlon s’appuya contre le manteau de la cheminée, et demeura impassible malgré sa perplexité. Il était certain que le plan prévoyait qu’Elayne monte sur le trône, mais ce qui se passerait après demeurait un mystère. On la lui avait promise en tant que reine. Qu’elle portât ou non une couronne quand il la prendrait lui importait peu, même si cela ajoutait du piment à la situation – la dresser serait un pur plaisir, même si elle était fille de fermier, d’autant que cette gamine l’avait réprimandé aujourd’hui devant tout le monde ! Les contacts avec Sarand et Marne signifiaient peut-être qu’Elayne mourrait sans être couronnée. Malgré toutes les promesses, peut-être l’avait-on choisi finalement pour qu’il la tue le moment venu, quand Shiaine (ou plutôt le Réprouvé) le jugerait opportun. Moridin, s’appelait-il. Hanlon n’avait jamais entendu prononcer ce nom avant d’entrer dans cette maison. Cela ne le dérangeait pas. Si un homme avait le culot de prétendre qu’il faisait partie des Réprouvés, Hanlon n’était pas assez bête pour en douter. Mais l’idée qu’il n’était sans doute qu’une dague dans toute cette intrigue le troublait. Tant qu’une lame fait son office, quelle importance si elle se casse ? Mieux valait être la main qui tenait le manche.

— Vous avez vu de l’or changer de mains ? demanda-t-il. Vous avez entendu quelque chose ?

— Je vous l’aurais dit, répondit-elle d’un ton pincé. Et d’après notre accord, c’est à mon tour de poser les questions.

Il parvint à masquer son irritation en prenant l’air expectatif. Cette imbécile lui demandait toujours des renseignements sur les Aes Sedai du Palais ou celles qu’elle appelait la Famille, ou encore sur le Peuple de la Mer. Elle voulait savoir la nature de leurs relations : lesquelles se parlaient en catimini et celles qui s’évitaient, ce qu’il les avait entendues dire. Comme s’il n’avait rien d’autre à faire que rôder dans les couloirs pour les espionner. Il ne lui mentait jamais – il y avait trop de chances qu’elle apprenne la vérité, même enterrée dans cette maison à jouer les servantes ; elle était Aes Sedai, après tout –, mais il était de plus en plus difficile de lui dire quelque chose de nouveau. Mais elle était intraitable : il devait lui fournir des informations s’il voulait qu’elle lui en donne. Aujourd’hui, il avait quelques menues informations : des filles du Peuple de la Mer s’en allaient, et toutes avaient été en révolution la journée durant, comme si on avait glissé des glaçons dans leur corsage. Elle devrait s’en contenter. Ce qu’il avait besoin de savoir, c’était des choses importantes, pas des cancans.

Mais avant qu’elle ait pu poser ses questions, la porte d’entrée de la maison s’ouvrit. Murellin était assez large pour occuper toute l’ouverture, mais ça n’empêcha pas un vent glacial de s’engouffrer en rafales qui firent danser les flammes et projetèrent des étincelles dans la cheminée jusqu’à ce que le gros homme eût refermé la porte. Il ne semblait pas sentir le froid, grâce à son épaisse tunique. En outre, il n’avait pas seulement les proportions d’un bœuf, il en avait aussi l’intelligence. Posant bruyamment une grande chope en bois sur la table, il coinça les pouces dans sa ceinture et lorgna Hanlon avec hostilité.

— Vous fricotez avec ma poule ? marmonna-t-il.

Hanlon sursauta, mais pas par peur de ce balourd de Murellin de l’autre côté de la table. Ce qui le stupéfia, ce fut l’Aes Sedai qui bondit de sa chaise et saisit le pichet de vin. Elle y jeta le gingembre et les clous de girofle, ajouta une mesure de miel et fit tourner le pichet pour mélanger le tout. Ensuite, se protégeant la main dans un pli de sa jupe, elle retira le tisonnier du feu et le plongea dans le vin, sans vérifier s’il était assez chaud et sans jamais regarder en direction de Murellin.