Elle buta un peu sur les mots étrangers.
— Mais si vous ne pouvez pas faire évader les deux, quelques sul’dams feraient l’affaire. Elles libéreraient les autres.
— Peut-être.
Sang et foutues cendres, ce soir, elle passait du coq à l’âne, pis que Falion.
— Ce ne sera pas facile, ma Dame. Elles sont étroitement gardées.
— Je ne vous ai pas demandé si ce serait facile, dit-elle fixant les flammes. Pouvez-vous éloigner les gardes des entrepôts alimentaires ? Il me plairait que certains soient incendiés, et j’en ai assez de toutes ces tentatives avortées.
— Ça, je ne peux pas le faire, marmonna-t-il. À moins que vous me laissiez partir me terrer quelque part tout de suite après. Ils conservent le procès-verbal de tous les ordres, à faire grimacer un Cairhienin. Et ça ne servirait à rien de toute façon, pas avec ces foutus portails qui amènent tous les jours des foutus convois de ravitaillement.
À la vérité, il n’en était pas fâché. Délicat sur les moyens, certes, mais pas fâché. Il espérait que le palais serait le dernier endroit de Caemlyn à souffrir de la faim ; il avait participé à des sièges des deux côtés de la barrière, et il n’avait pas l’intention de recommencer à faire bouillir ses bottes pour préparer de la soupe. Mais Shiaine voulait des incendies.
— Nouvelle réponse que je n’ai pas sollicitée, dit-elle, branlant du chef et continuant à regarder les flammes. Mais il y a peut-être quelque chose à faire. Où en êtes-vous dans l’affection d’Elayne ? termina-t-elle d’un ton guindé.
— Plus proche d’elle que le jour de mon arrivée, grogna-t-il, foudroyant son dos.
Il essayait de ne jamais offenser ceux que les Réprouvés plaçaient au-dessus de lui, mais cette gamine le mettait à rude épreuve. Il aurait pu lui casser son cou frêle comme une brindille ! Pour empêcher ses mains de se refermer sur ce cou, il remplit une coupe et la leva, sans intention de boire. Toujours avec sa main gauche. Ce n’était pas parce qu’il y avait déjà un cadavre dans cette pièce qu’il n’y en aurait pas un second.
— Mais je dois procéder lentement. Ce n’est pas comme si je pouvais la coincer dans un coin et la chatouiller pour la déshabiller.
— Je suppose que non, dit Shiaine d’une voix étouffée. Ce n’est pas le genre de femme dont vous avez l’habitude.
Est-ce qu’elle riait ? Est-ce qu’elle se moquait de lui ? Il avait envie d’étrangler cette femme à face de renard !
Soudain elle se retourna. Il cligna des yeux en la voyant rengainer sa dague avec le plus grand naturel. Il ne l’avait pas vue accomplir son geste ! Machinalement, il but une gorgée de vin, et faillit s’étrangler quand il réalisa ce qu’il venait de faire.
— Aimeriez-vous voir Caemlyn pillé ? demanda-t-elle.
— Plutôt, si j’ai une bonne compagnie derrière moi et que les portes sont ouvertes.
Le vin devait être inoffensif. S’il y avait deux coupes, ça signifiait qu’elle avait bu, et s’il avait pris celle du mort, il ne devait pas rester au fond assez de poison pour incommoder une souris.
— C’est ça que vous voulez ? Je peux obéir aux ordres aussi bien qu’un autre.
Il le faisait quand il pensait pouvoir y survivre, et quand ils venaient des Réprouvés. Autant mourir en idiot que désobéir à un Réprouvé.
— Mais parfois, il est utile de savoir où et comment. Si vous me disiez ce que vous désirez, ici à Caemlyn, je pourrais vous aider à l’obtenir plus vite.
— Bien sûr, dit-elle avec un large sourire, tandis que ses yeux restaient froids comme des pierres. Mais d’abord, dites-moi pourquoi il y a du sang frais sur votre gantelet ?
Il lui rendit son sourire.
— Un coupe-jarret qui n’a pas eu de chance, ma Dame.
Qu’elle soit ou non celle qui lui avait envoyé l’homme, il l’ajouta à la liste de celles qu’il souhaitait égorger. En plus de Marillin Gemalphin. Après tout, l’unique survivant raconterait ce qui s’était passé.
16
Le sujet des négociations
Le soleil matinal, bas sur l’horizon, laissait dans la pénombre une partie de Tar Valon, tandis que la neige scintillait. La cité elle-même semblait briller derrière ses longs murs blancs, surmontés de bannières et bien gardés. Pour Egwene, en selle sur son hongre rouan sur la rive dominant la ville, celle-ci semblait plus lointaine qu’elle ne l’était. Ici, l’Erinin s’élargissait jusqu’à plus de deux miles d’une rive à l’autre, et ses affluents, l’Alindrelle Erinin et l’Osendrelle Erinin, qui entouraient l’île, étaient presque aussi larges, de sorte que Tar Valon semblait flotter au milieu d’un grand lac, inabordable malgré les ponts construits pour ne pas gêner la navigation. La Tour Blanche elle-même, énorme flèche blanche s’élevant à des hauteurs vertigineuses au cœur de la cité, emplissait son cœur du mal du pays. Elle avait la nostalgie de la Tour, son foyer. Une volute de fumée attira son regard, légère plume noire s’élevant de la rive opposée au-delà de la cité, et elle grimaça. Brume piaffa dans la neige, mais une tape sur l’encolure suffit à le calmer. Il en faudrait davantage pour apaiser sa cavalière. Certes, son foyer lui manquait, mais c’était ce qui la contrariait le moins, comparé à ses autres problèmes.
Avec un soupir, elle posa ses rênes sur le pommeau de sa selle et porta sa lunette à monture de cuivre à son œil. Sa cape glissa sur son épaule, mais elle ignora le froid. Avec sa main gantée, elle abrita la lentille du soleil. Elle se concentra sur les bras incurvés du Port du Nord, qui se prolongeaient dans les courants venus de l’amont. Des gens évoluaient sur les remparts du port, mais à cette distance, elle avait du mal à distinguer les femmes des hommes. Malgré tout, elle se félicita de ne pas porter l’étole à sept bandes, et que son visage soit caché par son capuchon, au cas où quelqu’un là-bas aurait une lunette plus forte que la sienne. La large entrée du port artificiel était bloquée par une énorme chaîne en fer, tendue à quelques pieds au-dessus de la surface. De minuscules points sur l’eau, des oiseaux plongeurs qui péchaient devant le port, donnaient une idée de la grosseur de la chaîne. Un seul maillon nécessitait deux hommes pour le soulever. Une barque pouvait passer sous la chaîne, mais aucun vaisseau ne pouvait entrer à l’insu de la Tour Blanche.
— Les voilà, Mère, murmura le Seigneur Gareth.
Elle abaissa sa lunette.
Son général était un homme trapu, portant un plastron très ordinaire sur une tunique brune, sans ornementation. Son visage était carré et parcheminé derrière les barreaux de son casque, et les ans lui avaient donné l’apparence de la sérénité. Si le Gouffre du Destin s’ouvrait devant Gareth Bryne, il réprimerait sa peur et ferait son devoir. Ses hommes le suivraient aveuglément. Bataille après bataille, il s’était fait le guide vers la victoire, c’est pourquoi elle se félicitait qu’il soit dans son camp. Elle suivit des yeux son doigt qui pointait vers l’amont.
Juste après la pointe, sept navires creusaient leur sillage vers l’aval. C’étaient de grands vaisseaux semblables à ceux qu’on voyait sur les fleuves et les rivières, dont un trois-mâts. Leurs voiles triangulaires déployées et leurs longs avirons tranchant net les eaux bleu vert augmentaient la vitesse. Manifestement, ils naviguaient le plus vite possible vers Tar Valon ! À cet endroit, le fleuve était assez profond pour que les navires puissent avancer près des côtes, sans se soucier des bancs de sable. Ils cheminaient les uns derrière les autres sans perdre le vent. Des matelots accrochés aux mâts surveillaient les rives.
En fait, ils n’avaient rien à craindre tant qu’ils restaient hors de portée des archers. Certes, d’où Egwene se trouvait, elle aurait pu, en quelques instants, mettre le feu à n’importe lequel, ou simplement percer des trous dans leurs coques et les laisser sombrer. Pourtant, cela impliquait que les équipages se noieraient, car les courants étaient forts, l’eau glaciale, et le trajet à la nage trop long jusqu’à la rive, du moins pour ceux qui savaient nager. Une seule mort aurait signifié qu’elle utilisait le Pouvoir comme une arme. Elle s’efforçait de vivre comme si elle était déjà liée par les Trois Serments, et les Serments protégeaient ces navires contre elle et contre toute autre sœur. Une sœur ayant juré sur la Baguette aux Serments ne pourrait pas se contraindre à faire les tissages nécessaires, peut-être même n’arriverait-elle pas à les former, à moins de se convaincre que ces navires représentaient pour elle un danger immédiat. Mais ni les capitaines ni les équipages ne semblaient le croire.