Comme les bateaux approchaient, des cris assourdis par la distance retentirent au-dessus de l’eau. En haut des mâts, les vigies pointèrent le doigt sur elle et Gareth, et il devint vite apparent qu’ils la prenaient pour une Aes Sedai avec son Lige. Ou du moins, les capitaines ne voulaient pas prendre le risque de croire qu’elle ne l’était pas. Au bout d’un moment, le bruit des avirons s’accéléra. Sur le gaillard d’arrière du vaisseau de tête, une femme, vraisemblablement le capitaine, agita les bras comme pour leur demander de souquer plus fort, et une poignée de matelots se mirent à courir sur le pont, serrant un filin ici, en larguant un autre ailleurs, pour modifier l’angle des voiles, bien qu’Egwene ne vît aucune différence dans leur vitesse. Sur les ponts, il y avait des hommes qui n’étaient pas des matelots, et la plupart étaient agglutinés contre la lisse, certains portant une lunette à leur œil. Ils semblaient mesurer la distance à parcourir jusqu’au port.
Elle imagina tisser des fusées, un éclatement de lumière, peut-être accompagné d’un bruit de tonnerre, et les faire exploser au-dessus de chaque navire ; pour que tous ceux ayant un minimum de bon sens sachent bien que ce n’était ni la vitesse ni la distance qui les protégeaient, mais seulement l’indulgence née des Trois Serments. Ils devaient savoir qu’ils étaient sains et saufs grâce aux Aes Sedai. Avec un profond soupir, elle secoua la tête et se réprimanda intérieurement. Ce simple tissage attirerait l’attention dans la cité, certainement davantage que l’apparition d’une sœur solitaire, puisque les sœurs venaient souvent sur la rive pour regarder Tar Valon et la Tour. Même si elle risquait d’engendrer une contre-offensive de même nature, ce genre d’échange pourrait être très difficile à arrêter. La situation risquait de lui échapper.
— Le capitaine du port n’a jamais laissé entrer plus de huit ou neuf navires à la fois depuis notre arrivée, dit Gareth, comme le premier arrivait à leur hauteur. Mais les capitaines semblent s’être mis d’accord sur la synchronisation. Un autre groupe apparaîtra bientôt et atteindra la cité à peu près au moment où les Gardes de la Tour seront sûrs que ces hommes viennent pour s’engager. Jimar Chubain en sait assez pour se méfier des hommes que je pourrais infiltrer sur ses vaisseaux. Il a davantage de Gardes rassemblés dans les ports qu’ailleurs, excepté aux tours commandant les ponts, et pas beaucoup ailleurs, à ma connaissance. Mais cela changera. Le défilé des navires commence à l’aube et continue presque jusqu’à la nuit, ici et également au Port du Sud. Ce groupe ne semble pas transporter autant de soldats que les autres. Tous les plans semblent brillants jusqu’au jour « J », Mère. Après, on doit s’adapter aux circonstances ou se faire écraser.
Egwene émit un bruit de contrariété. Il devait y avoir plus de deux cents passagers sur ces sept navires réunis, dont, probablement, des marchands, des négociants, ou d’autres voyageurs inoffensifs. Mais le soleil déclinant brillait sur les casques, les plastrons et les disques d’acier cousus sur les gilets de cuir. Combien de cargaisons semblables arrivaient chaque jour ? Quel qu’en fût le nombre, leur flot régulier se déversait dans la cité pour s’engager sous le commandement du Haut Capitaine Chubain.
— Pourquoi les hommes se précipitent-ils toujours si vite pour tuer ou se faire tuer ? marmonna-t-elle, irritée.
Le Seigneur Gareth la regarda calmement. Il immobilisa son cheval, grand hongre alezan avec une large bande blanche sur le museau, comme une statue. Parfois, elle pensait savoir une petite partie de ce qu’éprouvait Siuan pour cet homme. À d’autres moments, elle pensait que cela vaudrait la peine de le stupéfier, juste pour voir.
Malheureusement, elle connaissait aussi bien que lui la réponse à sa propre question. Beaucoup d’hommes se précipitaient pour soutenir une cause ou défendre ce qu’ils croyaient être juste, quand d’autres recherchaient l’aventure. Quelles que soient les motivations, un militaire pouvait gagner deux fois plus par jour qu’en marchant derrière une charrue, et encore moitié plus s’il montait assez bien pour intégrer la cavalerie. Les archers et les arbalétriers se situaient entre les deux. L’homme qui travaillait pour un autre pouvait rêver d’avoir un jour sa maison ou sa boutique, ou un petit pécule que son fils ferait fructifier, mais il avait sûrement entendu mille histoires de soldats revenus au pays après cinq ou dix ans de carrière, avec assez d’or pour s’installer confortablement, des histoires d’hommes sortis du rang. Pour un pauvre, avait dit Gareth sans ambages, considérer la pointe d’une lance était une vision plus profitable que de regarder la croupe du cheval de labour d’un autre. Même s’il avait plus de risques de mourir de la pique que de gagner gloire ou fortune. C’était une façon amère de considérer les choses, pourtant, Egwene imaginait que c’était ainsi que les passagers de ces bateaux les envisageaient. Elle-même avait constitué sa propre armée de cette manière-là. Pour un homme qui voulait voir l’usurpatrice chassée du Siège de l’Amyrlin, pour un homme qui savait avec certitude qui était Elaida, il y en avait dix, sinon cent, qui s’engageaient pour la solde. Les hommes à bord des bateaux levèrent les mains pour signifier aux gardes postés aux remparts du port qu’ils ne tenaient pas d’armes.
— Non, dit-elle.
Le Seigneur Gareth soupira. Sa voix resta calme, mais quand il parla, ses paroles ne furent guère réconfortantes.
— Mère, tant que le port restera ouvert, Tar Valon mangera mieux que nous, et au lieu d’être affaiblie par la faim, la Garde de la Tour deviendra plus nombreuse et plus forte. Je doute fort qu’Elaida laisse Chubain nous attaquer, ce que je souhaite pourtant. Chaque jour qui passe ajoute à la facture du boucher que nous devrons régler tôt ou tard. J’ai dit, dès le début, que tout se résumera à un assaut final, et cela n’a pas changé, mais tout le reste s’est modifié. Dites aux sœurs de nous introduire à l’intérieur des remparts, moi et mes hommes, et nous prendrons Tar Valon. Je peux m’emparer de la cité pour vous. Et il y aura moins de morts que si vous attendez.
Son estomac se noua, si serré qu’elle en eut la respiration coupée. Soigneusement, étape par étape, elle fit les exercices pour se détendre. La rive guidait le fleuve, sans le contrôler. Elle retrouva son calme.
Trop de gens avaient vu fonctionner les portails, et en un sens, Gareth était de la pire espèce. Son métier, c’était la guerre, et il y excellait. Dès qu’il avait appris qu’un portail pouvait livrer passage à des groupes conséquents, il en avait tout de suite compris les implications. Même les hautes murailles de Tar Valon, hors de portée des catapultes, et protégées par le Pouvoir, auraient pu être en papier contre une armée capable de Voyager. Mais que Gareth Bryne l’ait appris ou non, d’autres hommes s’empareraient de cette idée. Les Asha’man l’avaient déjà fait, semblait-il. La guerre avait toujours été affreuse, mais cela allait encore empirer.
— Non, répéta-t-elle. Je sais que des gens vont mourir avant que tout soit terminé.