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Que la Lumière l’aide, elle les voyait mourir juste en fermant les yeux ! Ils mourraient encore plus nombreux si elle prenait les mauvaises décisions.

— Mais je dois assurer la survie de la Tour Blanche – contre la Tarmon Gai’don, pour faire rempart entre le monde et les Asha’man –, et la Tour mourra si les sœurs s’entretuent dans les rues de Tar Valon.

C’était déjà arrivé une fois. Il ne fallait pas que ça se reproduise.

— Si la Tour Blanche meurt, l’espoir meurt. Je ne devrais pas avoir à vous le répéter.

Brume piaffa et s’ébroua, bondissant comme s’il avait senti son irritation, mais elle lui serra fermement la bride et glissa sa lunette dans l’étui pendu à sa selle. Les oiseaux cessèrent leur pêche et s’envolèrent quand l’énorme chaîne bloquant le Port du Nord commença à s’abaisser. Elle s’enfoncerait profondément sous la surface avant que le premier navire n’atteigne l’embouchure du port. Depuis quand était-elle arrivée à Tar Valon par la même route ? Depuis une éternité. C’était une autre femme qui avait abordé au rivage, et avait été accueillie par la Maîtresse des Novices.

Gareth hocha la tête en grimaçant. Mais il ne renonçait jamais.

— Si vous devez assurer la survie de la Tour Blanche, Mère, ma tâche est de vous la donner. À moins que la situation n’ait changé. Je vois des sœurs chuchoter et regarder par-dessus leur épaule même si je ne sais pas ce que ça veut dire. Si vous voulez toujours la Tour, il faudra accepter le combat avant qu’il ne soit trop tard.

Soudain, l’atmosphère matinale se fit plus sombre, comme si des nuages voilaient le soleil. Quoi qu’elle fasse, le nombre de morts serait gigantesque, mais elle devait maintenir la Tour Blanche en vie. Il le fallait. Entre deux maux il faut choisir le moindre.

— J’en ai vu assez ici, dit-elle doucement.

Avec un dernier regard à la fumée s’élevant au-delà de la cité, elle fit pivoter Brume vers les arbres à une centaine de pas de la rive, où son escorte attendait au milieu des résineux, des lauréoles et des hêtres. Deux cents hommes de la cavalerie légère, en plastrons de cuir bouilli et tuniques couvertes de disques métalliques, auraient certainement attiré l’attention en apparaissant sur la rive, mais Gareth l’avait convaincue de la nécessité de ces hommes armés d’arcs courts et de lances. Sans aucun doute, cette fumée noire provenait des chariots de ravitaillement incendiés. Pourchasser les responsables s’était révélé impossible, jusqu’à présent. Les résidus de tissage indiquaient que des Aes Sedai les avaient aidés, et il était stupide de prendre des risques en pensant qu’Elaida n’avait pas posté de troupes sur cette rive. Rien n’aurait fait davantage plaisir à Elaida que de mettre la main sur Egwene al’Vere.

Ces soldats ne constituaient pas toute son escorte, bien évidemment. En plus de Sheriam, sa Gardienne, elle était accompagnée de six autres Aes Sedai, et de leur Lige pour celles qui les avaient amenés, de sorte que derrière les sœurs, huit hommes attendaient dans leurs capes aux couleurs changeantes, dont les ondulations au vent donnaient l’impression que cheval et cavalier disparaissaient partiellement dans les troncs. Conscients des dangers – au moins des pillards –, conscients que leur Aes Sedai était tendue à se rompre, ils scrutaient les arbres environnants comme s’il n’y avait pas de cavaliers. La sécurité de leur Aes Sedai était leur priorité absolue, et pour l’assurer, ils ne se fiaient à personne d’autre qu’à eux-mêmes. Sarin, un barbu très corpulent, se tenait si proche de Nisao qu’il semblait écraser la minuscule Jaune. Jori parvenait à dominer Morvrin quoiqu’il fût en fait plus petit qu’elle. Aussi large que Sarin, mais petit même pour un Cairhienin. Les trois Liges de Myrelle, les trois qu’elle osait avouer, l’entouraient de si près qu’elle n’aurait pas pu bouger son cheval sans pousser l’un des leurs. Le Setagana d’Anaiya, mince et noir, et aussi beau qu’elle était ordinaire, parvenait presque à l’entourer à lui seul. Tervail, avec son gros nez et son visage balafré, faisait de même avec Beonin. Carlinya qui n’avait pas de Lige, ce qui était assez courant pour une Blanche, observait les hommes des profondeurs de son capuchon doublé de fourrure.

Peu de temps avant, Egwene aurait hésité à se montrer en compagnie des six femmes qui, ainsi que Sheriam, lui avaient toutes juré allégeance, pour des raisons diverses ; tout autant qu’Egwene, elles voulaient garder un secret absolu autour de ce serment. Elles avaient été utilisées par Egwene pour influer sur le cours des événements, dans la mesure de ses moyens, alors que tout le monde pensait qu’elle n’était qu’une marionnette, une gamine Amyrlin que l’Assemblée de la Tour pouvait manipuler à sa guise et que personne n’écoutait. L’illusion avait disparu quand elle les avait poussées à déclarer la guerre à Elaida, reconnaissant finalement ce qu’elles visaient depuis qu’elles avaient quitté la Tour. L’Assemblée et les Ajahs s’étaient alors inquiétés de ce qu’elle pourrait faire et depuis, elles avaient tenté de reprendre le contrôle de la situation. Les Députées avaient été très surprises qu’elle accepte leur proposition de créer un conseil constitué d’une sœur de chaque Ajah, pour la conseiller. Peut-être pensaient-elles que le succès remporté par Egwene avec la déclaration de guerre lui était monté à la tête. Bien sûr, elle avait juste dit à Morvrin, à Anaiya et aux autres, de s’assurer qu’elles avaient été choisies et conservaient assez de prestige dans leur Ajah. Elle avait écouté leurs conseils, sans toutefois toujours les suivre, pendant des semaines d’affilée. Désormais, il était devenu inutile d’organiser des rencontres furtives ou de se passer des messages en secret.

Sheriam, portant l’étroite étole bleue par-dessus sa cape, parvint à leur adresser une révérence très protocolaire. Cette femme à la chevelure flamboyante pouvait être parfois incroyablement cérémonieuse.

— Mère, la Députée Delana désire vous parler, dit-elle, comme si Egwene n’avait pas vu la robuste Sœur Grise sur une jument pommelée aussi noire que la monture aux pieds noirs de Sheriam.

— Sur une question de quelque importance, précisa-t-elle.

Et la légère tonalité acide signifiait que Delana ne lui avait pas dit de quoi il s’agissait. Cela avait dû déplaire à Sheriam. Elle était très jalouse de ses prérogatives.

— En particulier, s’il vous plaît, Mère, dit Delana, repoussant en arrière son capuchon noir, révélant ses cheveux argentés.

Elle parlait d’une voix grave pour une femme, mais sans la précipitation de quelqu’un qui a des questions importantes à discuter.

Sa présence était presque une surprise. Delana soutenait souvent Egwene à l’Assemblée de la Tour, quand les Députées se chamaillaient pour savoir si une décision spécifique concernait la guerre contre Elaida. Dans ce cas, l’Assemblée était obligée d’exécuter les ordres d’Egwene comme s’ils avaient été décidés à l’unanimité, et même les Députées qui avaient voté pour la guerre n’aimaient pas trop cela, ce qui donnait lieu à des chicaneries interminables. Elles voulaient destituer Elaida, même si, livrées à elles-mêmes, elles se seraient disputées. Pourtant, le soutien de Delana n’était pas toujours le bienvenu. Un jour, elle se montrait l’incarnation même de la Grise consensuelle, quand le lendemain, elle exposerait ses arguments avec véhémence, se mettant toutes les sœurs à dos. On savait qu’elle avait laissé le loup entrer dans la bergerie en d’autres occasions. Par trois fois, elle avait demandé à l’Assemblée de déclarer officiellement qu’Elaida était de l’Ajah Noire, ce qui provoquait inévitablement un silence gêné, jusqu’à ce que quelqu’un propose d’ajourner la séance. Peu de Députées acceptaient de discuter ouvertement de l’Ajah Noire. Delana était prête à débattre de tout, depuis la façon dont elles trouveraient de quoi vêtir neuf cent quatre-vingt-sept novices, jusqu’à la question de savoir qui, dans l’Assemblée, soutenaient secrètement Elaida, autre sujet qui donnait la chair de poule aux sœurs. Pourquoi était-elle sortie seule à cheval de si bonne heure ? Jusque-là, elle n’avait jamais approché Egwene ainsi. Les yeux bleu clair de Delana étaient aussi insondables, plus que son visage lisse d’Aes Sedai.